Lettre ouverte à Jovenel Moise, Président de la République

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Monsieur le président,

Le sens du devoir patriotique m’enjoint à vous adresser une deuxième correspondance ouverte. Soutenu par ma seule détermination, je me résous à ne plus taire la vérité. Une seule certitude suffit à celui qui cherche, nous apprend Albert Camus. J’ai la certitude que nous pouvons offrir mieux à Haïti. Le temps qu’il fait ne me laisse guère le choix de rechigner, de penser aux critiques. Un homme est toujours la proie de sa vérité, nous a encore appris le prix Nobel de littérature.  

Il est des présidents qui auraient donné de l’espoir à un peuple meurtri en l’espace de deux ans, sans le mentir. Pourtant, deux ans après votre investiture, le pays peine à se mettre en marche. La faim, les inégalités sociales et la souillure du bicolore national font vers nous des pas de géant. Les chantiers bâtisseurs d’avenir se font encore attendre. En effet, l’espoir, la souveraineté et l’économie restent en berne. Seuls les signaux négatifs sont au pinacle : chômage, insécurité, coût de la vie, etc. Sans le souhaiter, nous sommes devenus citoyens d’un État riche en chefs, mais pauvre en dirigeants. Nous ne disposons que de fonctionnaires présents dans les postes, mais absents dans la satisfaction des besoins tant vitaux que légitimes de la population.

Monsieur le président, nous sommes en plein dans le chaos. Nos options sont limitées. Il ne nous reste que le rassemblement comme roue de secours. C’est à cela que le président de la République est convié. Le premier de vos devoirs est de dégager le leadership et la vision nécessaire pour réunir tout le pays autour d’un grand dialogue patriotique.  Si nous arrivons à ce stade où vivre en Haïti tient d’un héroïsme atypique, chacun y est pour quelque chose. A commencer par vous, monsieur le président. Qu’il soit décideur politique ou simple citoyen, plus personne n’est en sécurité en Haïti, où qu’il soit : Carrefour-feuilles, Petite-Rivière de l’Artibonite, La Saline, Martissant, Delmas, Pétion-ville, Port-au-Prince… Le chaos est total, global : humanitaire, sécuritaire, économique, social et politique. Qui aujourd’hui peut se prévaloir d’une quelconque immunité contre les fléaux qui rongent tout le pays? Au contraire, notre résilience est mise à l’épreuve. Le pays devient invivable. Nombre de citoyens rêvent d’autres cieux. Ils ne projettent plus leur futur dans ce pays qui leur enlève presque tout, comme en témoigne le choix de plusieurs petits commerçants ou détaillants qui mettent en vente leurs marchandises afin d’avoir les moyens nécessaires pour quitter le pays

Nous sommes à l’heure du grand dépassement, son Excellence. Soyez à présent excellent dans le sacrifice patriotique.  L’opposition politique a une force de combat redoutable. Elle s’est toujours opposée à la corruption et à la mauvaise gouvernance. Quoique morcelée, elle met tout son poids dans la promotion d’une conférence nationale souveraine. Vous devez en tenir compte et prioriser l’union nationale sur la politique politicienne. À l’heure de tous les dangers, il vous incombe de créer, entre autres, de la confiance et de trouver la formule idoine qui permettra aux protagonistes de s’engager dans le   chantier de la construction nationale, sans chercher de bouc émissaire, car c’est le seul moyen d’extirper le pays de son abîme. Nul n’est en mesure de résoudre nos problèmes à lui tout seul. Chacun doit y mettre du sien. Les actions de votre administration n’indiquent rien de prometteur, jusqu’à présent. Nul ne peut contester l’amateurisme politique dont fait preuve le gouvernement, la vision chiche et inconséquente qui le caractérise ainsi que la méfiance qu’il suscite. Votre départ serait une option sérieuse, mais pour quels résultats ? Pan important du problème, vous devez désormais vous transmuer en élément de solution. Il vous revient d’abord de consentir le premier sacrifice : oublier votre agenda politique personnel et celui de votre entourage pour répondre à une priorité nationale : rassembler.

Monsieur le président, choisir ce gouvernement pour piloter les politiques publiques est une décision qui divise. Ses derniers jours, le Parlement a fait sortir ce qu’il y a de pire en lui. La collision entre intérêts partisans et volontés de souscrire le corps législatif à ses obligations constitutionnelles offre un spectacle sans précédent à la Nation. Par rebonds, ce choix nuit au dialogue et à toute possibilité de rassemblement puisque, selon plus d’un, il est attentatoire à l’intérêt de la population et à la Constitution.  Conséquemment, au lieu de cheminer obstinément vers la ratification du Premier ministre nommé, l’urgence vous commande de surseoir sur cette démarche et de vous mettre à l’écoute de tous. Vos conseillers vous diront le contraire de cela, mais ces choix de basse vue risquent de vous coûter votre tranquillité durant toute votre vie, étant entendu qu’il n’y a plus grand crime que de dérober à un peuple son présent et de trahir son avenir. 

Monsieur le président, les actions de l’Exécutif indiquent, pour l’essentiel, bilan de gouvernance catastrophique, forces de l’ordre sans autorité, Justice inopérante, Parlement vassalisé, insécurité galopante, société gangstérisée, faim chronique, école à l’agonie… Tout le monde ou presque se vide de ses espoirs, de son patriotisme, des valeurs traditionnelles. Le constat est amer, l’échec est cuisant. Nous sommes décriés aux yeux du monde, vu notre incapacité à nous relever de nos chutes, considérant les diverses scènes scabreuses que nous offrons à la face du monde.  En dépit de tout, les complaintes, les querelles politiques routinières ne nous seront d’aucune utilité. Le « konbit » doit trouver tout son sens. À vous de mobiliser l’Église (prise dans son acception la plus large), en vue d’une médiation, au même titre que la Presse, les organismes de défense des droits humains, les associations de jeunes, les regroupements de femmes, les artistes, etc. Aucun de ces acteurs ne peut prétendre disposer d’une réputation immaculée. On peut reprocher à l’Église, à la presse ou aux différents organismes qui jouent un rôle prépondérant dans la vitalité démocratique beaucoup de choses, mais on ne saurait leur enlever la place qui est la leur dans le rassemblement national.

Monsieur le président, refuser le dialogue ou échouer à le mener, au sombre carrefour de notre histoire, serait un crime de lèse-patrie irrémissible. L’enjeu n’est pas de dialoguer au nom d’une chapelle politique, d’une appartenance religieuse ou corporatiste, mais au nom de la Nation qui nous a vus naître. N’est-il pas vrai le patriotisme se prouve dans les heures lugubres, par le sacrifice de soi ? Qu’il s’agisse de l’opposition politique actuelle ou de votre administration, croire que l’on peut s’aventurer seul dans les sentiers sinueux du changement est une folle ambition, qui ne peut servir que des egos. Dialoguer avec son adversaire, au momentum du péril collectif, est un acte qui élèvera à la fois la Nation, ses fils et ses filles. 

Aujourd’hui, en tant que citoyen, j’appelle de tous mes vœux à un rassemblement national, en toute humilité. Ensemble, nous sommes tenus d’anticiper le pire. Les idéologies politiques importent à maints égards. Cependant, devant la débâcle nationale elles ne doivent pas siéger aux premières loges. Seule la conviction patriotique demeure.  Sans vouloir prendre votre défense ou vous disculper, je concède, monsieur le président, que l’on ne doit pas jeter sur vos épaules toute la responsabilité de notre échec. Vous avez évidemment hérité d’un lourd passif de vos prédécesseurs. Tout porterait à croire que vous êtes au mauvais endroit, au mauvais moment. Mais on ne peut pas dire cela d’un président élu, qui avait fait campagne pendant plusieurs mois et avait formulé des promesses. C’est vous qui êtes le président de la République, le premier mandataire de la Nation.  Élevez-vous donc à la hauteur de nos défis, à la dimension de la fonction ! A vous de décider quel pays vous voulez laisser à vos enfants, petits-enfants, et aux générations futures. En leur nom, œuvrez au rassemblement.

Nous devons traquer la division jusqu’à son dernier retranchement. Sinon, elle précipitera les bonnes intentions, les grandes luttes, les grands mouvements politiques, les grands leaders, les grandes intelligences, les grands politiques au creux de l’effondrement national. De notre division, le chaos régnera ! Agissez donc pour le dialogue national et le rassemblement.

Que la  lumière de la sagesse et de l’humilité vous guident ! 

Walsonn Sanon

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