Lettre ouverte au secteur démocratique et populaire

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triboland

Camarades,

Il vient souvent un temps où un Homme doit choisir entre ses priorités et ses préférences. Choisir ses préférences relève, la plupart du temps, d’une inclinaison pour un parti, un individu ou des intérêts particuliers. Opter pour ses priorités relève, à bien des égards, du devoir, de la clairvoyance, des convictions ou de quelques valeurs. L’état actuel des choses ne me laisse guère le luxe de choisir mes préférences au détriment de mon devoir. Autrement dit, le privilège de choisir mon positionnement politique exclusivement ne m’est pas accordé par le temps qu’il fait. Je choisis, avec le cœur léger, une priorité, la priorité… la priorité nationale : rassembler les Haïtiens. Tout pour Haïti, Haïti avant tout !

J’ai toujours été, et je le reste encore, un homme de gauche. Toutefois, j’ai une forte aversion pour le tout-gauche. La Gauche ou rien. Voilà un credo imbécile qui ne bénéficie pas de mon adhésion. En tant qu’homme de gauche, ma foi dans la démocratie m’a amené à être membre fondateur du secteur démocratique et populaire. Dans la lettre et dans les valeurs, je demeure un membre du secteur démocratique et populaire, bien que je réprouve nombre de ses méthodes. La gauche, ma famille politique, et le secteur démocratique et populaire, mon camp politique, n’ont pas le monopole de la raison autant qu’ils ne sont pas le chantre de l’anarchie. Le contestera qui le veut bien, mais le secteur démocratique et populaire, pan important de l’opposition politique au « régime » PHTK, se dresse toujours contre la mauvaise gouvernance et les inégalités sociales. Voilà un actif que tout membre de l’opposition peut fièrement revendiquer. Cependant, aucun patriote ne peut allègrement revendiquer le refus systématique de dialoguer. En outre, seul un naïf peut accepter de dialoguer sans condition.

Camarades de l’opposition, je vous le dis aujourd’hui sans langue de bois : nous avons pour devoir de rassembler le pays. Les luttes fratricides arrivent à leur terme. Nous sommes à l’heure d’une triple impuissance, pour reprendre le Dr Rosalvo Bobo. Impuissance morale. Impuissance sociale. Impuissance politique. Au nom de la Patrie commune, l’opposition doit transcender les clivages existants pour rejoindre la table du dialogue, de la discussion patriotique. Vous avez bien fait d’éviter les négociations avec le pouvoir en place. Ces genres de négociation ne conduisent qu’à la reproduction de la misère pour le plus grand nombre, et à l’enrichissement des élites (intellectuelle, économique et politique) prédatrices. C’est par principe que vous n’y aviez pas pris part. Maintenant, par grandeur vous devez dialoguer avec toutes les forces vives de la Nation, le pouvoir en place y compris. La liberté nous commande de libérer le pays de la misère, de la corruption, de l’injustice, de l’antipatriotisme. La fraternité nous enjoint à dialoguer avec nos Frères, peu importe qu’ils soient comptables et coupables de notre malheur. L’égalité nous somme de continuer les luttes pour la justice sociale chère à la Gauche.

On est en partie responsables du monde que l’on bâtit, nous dit le rappeur français Nekfeu. Ce pays qui voit 85% de ses diplômés le quitter, où plus de 60% de la population vit dans le chômage, n’est pas l’œuvre d’un seul homme, d’un seul groupe ou d’une seule génération.  C’est l’hideuse progéniture des générations qui n’ont pas su se dépasser, mais ont préféré se renfermer dans leurs idéologies, dans leur suffisance, dans leurs préjugés. Camarades, nous ne devons pas les imiter. Le radicalisme n’engendre que radicalisme, le refus n’engendre que refus. La corruption est une chose sérieuse. Elle a toute une histoire. Elle a ses géniteurs. Elle a ses bénéficiaires. C’est une forteresse à abattre. Personne ne peut y arriver tout seul. Quelle Haïti voulons-nous laisser à nos enfants et petits-enfants ? Un pays ruiné par la division ? Rongé par la misère ? Miné par ses propres citoyens ?

Personnellement, je n’ai en commun avec le président de la République que des contradictions. Nous sommes diamétralement opposés. Je ne lui fais pas confiance pour sauver le pays pendant son mandat. Il le sait pertinemment. Cependant, précipiter sa chute accouchera exponentiellement un pays ingouvernable. Alors, sa sortie doit être l’objet de la plus importante conférence nationale. C’est ensemble que nous allons élaborer un pacte haïtien de sauvetage national.

L’opposition doit inéluctablement rechercher le soutien de la population et se garder de ne commettre aucun impair à la Souveraineté. Ses interlocuteurs devraient être les groupes organisés de la société civile, les décideurs locaux et les citoyens. Si le président de la République, qui devrait œuvrer à créer le climat propice au rassemblement, s’enorgueillit de ses alliances avec les États-Unis, l’opposition, quant à elle doit, s’en méfier. Dialoguer ensemble devient impérieux, urgent même. Un dialogue inter-haïtien, sans médiateurs étrangers qui s’érigent la plupart du temps en donneurs de leçons. Aucune haine envers l’étranger ne m’anime malgré leur rôle prépondérant dans le foutoir que nous sommes devenus. Je ne saurais le haïr, car il lui serait impossible de nous conduire au chaos sans notre complicité. C’est toujours nous qui leur donnons mandat parce que nous n’avons pas toujours su nous unir en temps et lieu. Au contraire, nous restons prisonniers de nos egos, de notre logiciel de pieuvre qui dévore ses tentacules.

Camarades, l’heure est grave. Elle est à l’intelligence politique. À la maturité. À la grandeur d’âme. Au changement de stratégies de luttes. Les mobilisations populaires révèlent notre force de combat, nos convictions, nos valeurs. Elles restent pertinentes dans la lutte contre la mauvaise gouvernance, la corruption, l’injustice, la toute-puissance de quelques oligarques. Cependant, s’y maintenir aveuglément, sans alternative, est une cécité odieuse. Je ne peux m’empêcher de saluer la lutte engagée par les 4 parlementaires de l’opposition au Sénat. Messieurs, c’est la Patrie que vous honorez en vous opposant à l’arbitraire, à la violation des Lois de la République. Évidemment, le combat que vous menez reste noble, mais le spectacle est ahurissant. Il ne nous renforce pas. Il nous dégrade. Le Parlement aurait pu offrir mieux que des antagonismes entre ceux qui cherchent à se couvrir des nouvelles opportunités offertes par un gouvernement acquis à sa cause et une minorité qui se déploie pour éviter le pire.

Honorables parlementaires, voix autorisées de l’opposition officielle, membres du secteur démocratique, vous êtes minoritaire au Sénat, mais la majorité silencieuse approuve votre combat. En défit de la résistance que vous incarnez, aucune bataille n’est encore gagnée. La plus grande, la plus difficile, reste à conquérir. C’est celle de nous mettre ensemble. De dialoguer.  Je ne vous invite pas à dialoguer pour négocier un ministère, une direction générale ou un poste diplomatique à l’étranger. Aucune de ces fonctions ne peut résoudre le moindre de nos problèmes. Elles vont y ajouter au contraire. Je vous invite à joindre toutes les perles pour faire d’Haïti un joyau à l‘image de sa grande Histoire. Je refuse de glorifier notre passé machinalement tandis que nous avons les mêmes capacités que nos ancêtres et beaucoup plus de moyens sont à notre disposition par la postmodernité. Il ne nous manque que la grandeur d’âme, le sens du sacrifice, la capacité à transcender nos intérêts personnels. Le président de la République avait initialement lancé un dialogue en vue d’un pacte de gouvernabilité qui n’a pas abouti malgré la création de plusieurs commissions. Ce n’est pas à cela que j’invite. J’invite à un dialogue renouvelé, inclusif, capable de transcender les clivages. Il ne sera aucunement l’apanage d’un camp politique. Il doit être mené sous le haut patronage d’organismes de la société civile qui inspire confiance.

La lettre que je vous adresse en tant que frère peut avoir l’air d’un sermon, d’une leçon. Peu importe !  C’est l’expression d’une inquiétude, d’une déception, d’une volonté de voir ma famille politique se mettre en marche pour la réconciliation nationale, la reconstruction d’Haïti, qui ne peut outrepasser le dialogue et le rassemblement. Jovenel Moise, président de la République à la faveur de circonstances que nul ne peut prétendre ignorance, est un problème, évidemment. Nous également, nous ne demeurons pas la solution dans le refus de nous mettre ensemble. Dans le dialogue, chacun sortira renforcé. Dans le refus, le pays sera davantage assailli par les gangs, par le pouvoir de l’argent, par les inégalités sociales. Dialoguer avec tous les protagonistes ce n’est pas offrir les prochaines élections aux tenants du pouvoir actuel, qui manigancent déjà pour les accaparer. Opposer une fin de non-recevoir au dialogue, c’est le leur offrir sur un plateau d’argent.

Nous sommes des frères allaités par la Mère-Patrie. Nos ennemis sont tant à l’intérieur aussi qu’à l’extérieur du pays.  Ceux de l’intérieur nous diront de refuser le dialogue, parce qu’ils n’ont aucun intérêt personnel. Ils jouent dans l’ombre, tirent les ficelles, sèment la division à tout bout de champ. Ils sont de toutes les tendances. Ils nous déconseillent le rassemblement soit en raison d’un passé qu’ils n’arrivent pas à dépasser ou d’un futur dont ils espèrent incarner « l’Homme providentiel ». Le pays n’a besoin ni de sauveur ni de nouveaux démons. Il a besoin que ses filles et fils se mettent ensemble pour dessiner la destinée nationale. Les ennemis de l’extérieur essayent de tout contrôler : nos ressources minières, nos gouvernants, l’éducation que nous recevons. Nous devons les neutraliser au lieu de se tourner vers eux naïvement.

Camarades, les générations futures ne nous absoudront pas avec le dogmatisme qui nous caractérise. Le nom de chacun de nous sera gravé dans la glaise du temps. À nous de choisir l’épithète qui y sera accolé. Patriote ? Trublion ? Protecteur de la Nation ? Briseur de destiné ? À nous choisir ! Entre-temps le temps continuera son œuvre. Qu’il vous apporte la hauteur nécessaire, le patriotisme adéquat !

Vive la démocratie ! Vive Haïti !

Votre Camarade,

Walsonn Sanon  

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