Vers une souveraineté économique coopérative en Haïti : quand 1,4 million de sociétaires peuvent changer la donne

633
0
Share:
TRiboLAND

Par Milfort RONY

Une force silencieuse mais décisive

Selon les données publiées dans la Revue Développement de Connaissances & Compétences Financières Spéciale Coopérative de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Haïti compte aujourd’hui environ 1 440 000 sociétaires répartis entre 54,47 % d’hommes, 36,69 % de femmes et 2,85 % de personnes morales. Cette base sociale, profondément ancrée dans les réalités économiques locales, constitue une force structurelle majeure, encore insuffisamment valorisée dans les politiques de développement national.

Le réseau coopératif, avec 74 points de service sur tout le territoire, affiche un niveau d’ancrage territorial remarquable. Toujours selon la revue, il mobilise plus de 23,1 milliards de gourdes d’épargne et gère un portefeuille de crédit net de 14,6 milliards de gourdes. Ces chiffres démontrent clairement que les caisses populaires représentent bien plus qu’un mécanisme d’épargne : elles sont une puissance financière alternative.

Le paradoxe du crédit : trop peu pour la production

D’après cette même revue de la BRH, 63,15 % des prêts octroyés par les coopératives sont orientés vers le secteur commercial. Cette prédominance reflète la dynamique actuelle d’une économie dominée par l’importation et la distribution, où de nombreux acteurs économiques locaux ne sont que des revendeurs affiliés aux importateurs traditionnels. Dans ce modèle, la production nationale, notamment agricole, demeure sous-financée.

Il devient alors crucial de s’interroger sur l’orientation stratégique du crédit. Dans un pays où la majorité de la population vit de l’agriculture, la marginalisation du secteur productif dans le portefeuille des prêts coopératifs freine tout effort d’autosuffisance et de transformation économique.

Vers une Banque Populaire pour l’investissement productif

Face à ce déséquilibre, l’idée de créer une Banque Populaire issue des coopératives émerge comme une réponse pertinente. Dotée d’un mandat clair en faveur de l’investissement productif, cette banque pourrait :
• Réorienter l’épargne collectée vers des secteurs créateurs de valeur ajoutée comme l’agriculture, la transformation, l’artisanat, les énergies renouvelables ou encore les technologies ;
• Proposer des outils financiers adaptés aux besoins des micro, petites et moyennes entreprises rurales ;
• Renforcer l’inclusion financière des jeunes, des femmes et des territoires enclavés.

Une telle institution ne concurrencerait pas les banques commerciales, mais compléterait le système bancaire haïtien en comblant le vide laissé par ces dernières dans les zones rurales et les secteurs productifs.

1,4 million de sociétaires : une puissance politique dormante

Les 1 440 000 sociétaires des caisses populaires représentent une force politique et citoyenne considérable. Si elle était mieux organisée et mobilisée, cette masse pourrait orienter les grandes décisions économiques, participer à l’élaboration des politiques publiques, et défendre une vision de développement plus inclusive.

Cette dynamique ouvre la voie à une nouvelle génération d’entrepreneurs-coopérateurs, bâtisseurs d’une économie sociale et solidaire capable de résister aux chocs externes. Elle constitue également un réservoir de leadership local pour impulser des transformations structurelles durables.

Passer du potentiel à la stratégie

Les chiffres de la Revue Spéciale Coopérative de la BRH ne sont pas anodins. Ils révèlent un potentiel immense : financier, humain, institutionnel. Ce potentiel reste cependant en sommeil tant qu’il n’est pas traduit en stratégies concrètes. Il est temps de le libérer, de créer les institutions qui manquent, et de redonner aux coopératives leur rôle de moteurs de développement local et national.

La souveraineté économique d’Haïti pourrait bien commencer par-là : dans les salles de réunion des caisses populaires, au cœur des communautés rurales, là où l’économie solidaire n’est pas un concept, mais une réalité quotidienne.

Milfort RONY Ing-Agr

Share:

Leave a reply