LE SENS D’UNE DÉCHIRURE : 40 ANS APRÈS….

AU DOCTEUR VOLVICK RÉMY JOSEPH
17 Octobre, Assassinat de Dessalines au Pont Rouge. Dès qu’on parle du libérateur, on pense forcément au Département de l’Artibonite où sont situées Marchand, l’ancienne Capitale du Premier Empire, Verrettes dont le Président Dumarsais Estimé était originaire. Nous sommes en 1957, le Dr François Duvalier, l’ancien médecin qui avait extirpé le pian du visage haïtien, en quittant son maquis de six ans, inaugurait sa campagne Présidentielle aux Gonaïves, la Cité de l’indépendance. Ce geste était symbolique. Duvalier passait pour le Messie qui, s’il parvenait au pouvoir, allait fonder une nouvelle Haïti en privilégiant la condition sociale des majorités démunies.
Bien que le candidat François Duvalier n’eut pour toute richesse que sa proverbiale intégrité ,le pays réel lui permit de battre à l’urne son principal rival l’industriel-agronome Louis Déjoie, le candidat de la ploutocratie et de la bourgeoisie traditionnelle. L’Histoire rapporte que Déjoie en tournée électorale aux Gonaïves fut reçu à coups de pierre par la population dévouée dans sa quasi totalité à Papa Doc.Louis Déjoie fut tellement troublé qu’il perdit son sang froid jusqu’à traiter de “gros orteils” les petites gens qui le chahutaient, tout comme d’ailleurs le bâtonnier Antoine Rigal qui, à Port-au-Prince, préconisait qu’il fallait débarrasser les avenues du pouvoir de ces “ruraux” issus des classes moyennes et des masses plébéiennes
Les deux camps étaient donc nettement tranchés : d’un côté, les forces du bien, rangées derrière Louis Déjoie dont le label électorale était : ” La politique de la terre, la seule, la vraie”; de l’autre, les forces du mal, recrutées par les démunis et les sans- famille; et attachés à François Duvalier qui avait épousé la doctrine de l’ancien Pari National du Président Salomon” le plus grand bien au plus grand nombre”. Et point n’est besoin de dire qu’ à travers tout le pays, le Duvaliérisme rénovateur provoquait non seulement l’enthousiasme, mais le fanatisme .
Or, si en général, le candidat François Duvalier, était la coqueluche des masses rurales et urbaines, le Département de l’Artibonite avait contracté en quelque sorte un mariage d’amour avec le Duvaliérisme en 1957. On dirait que malgré les intentions massives de vote des populations du Nord et de la Grand’ Anse, c’est surtout les voix de l’Artibonite que le Dr Duvalier comptait pour accéder à la Présidence. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler ce passage du fameux message prononcé au fort de la campagne pour dénoncer les menées réactionnaire du ” Collégial Croupion” contre les forces du mal: “Phalanges Artibonitiennes, invaincus, invincibles, oh mes cohorte, ils veulent décider sans vous, ils sont devenus fous”! On n’a qu’à rappeler aussi et surtout que c’est le barrage de St Marc qui porta le coup de grâce à ce gouvernement insolite qui, par la voix de Max Bolt, avait juré d’organiser les élections présidentielles avec ou sans la participation de F.Duvalier, le candidat des classes moyennes et des masses plébéiennes.
Et le 22 Septembre 1957, ce fut le triomphe. Mais après 14 années d’un pouvoir discrétionnaire, le Président Duvalier mourut, laissant Gonaïves, la capitale du Duvaliérisme avec un goût de cendre a la bouche. Aucun des projets envisagés pour transformer cette “savane salée et désolée “n’avait reçu un commencement d’exécutions. Au contraire la Sérénité, compagnie Canadienne qui exploitant le cuivre, la bauxite dans la région dut fermer ses portes et plier bagages, privant ainsi les masses gonaïviennes de leur pain quotidien, et le pays, d’une source précieuse de devises fortes.
Que dis-je ? On vit même la ville des Gonaïves, à la montée du Gouvernement du 22 Avril 1971 organiser la chasse aux miliciens de Papa Doc et au leader Artibonitien Zacharie Delva, qui fut obligé de prendre la poudre d’escampette pour ne pas être lynché. Mais comme un Duvalier avait succédé à Duvalier père, les masses haïtiennes replacèrent dans le fils leur espoir qu’avait déçu le Père. C’est de cet espoir que vivait la ville désenchantée jusqu’en Mai 1984, au lendemain du vote de la Constitution du 27Août 1983 accordant au Président le droit de désigner son successeur à la Présidence à vie, et créant du même coup les fonctions de Ministres d’État.
Mais depuis, au lieu de s’améliorer comme promis, la situation économique des Gonaïves n’a fait qu’évoluer vers le pire. D’où la première émeute de1984 que les deux Ministres d’État Alix Cinéas et Théodore Achille, dépêchés sur les lieux n’arrivèrent pas à réprimer. Il fallut attendre le retour précipité du Ministre d’État Roger Lafontant, alors en mission à l’étranger pour empêcher l’inévitable. C’est à cette occasion que l’Ingénieur Alix Cinéas perdit son portefeuille car, les mesures opportunes qu’il avait suggérées n’avaient pas été approuvées par le pouvoir central qui préféra opter pour les lénifiants plutôt que d’aller au fond du mal. Aussi la plaie mal soignée devait–elle s’envenimer moins d’une année après, en prenant des contours cancéreux, voire mortels pour le Duvaliérisme. En effet, il serait simpliste de considérer les émeutes qui ont éclaté aux Gonaïves et surtout dans le pays comme une saute d’humeur passagère. Et tout aussi simpliste de les imputer aux manœuvres et à la manipulation du Clergé et d’agitateurs professionnels comme les maladroits communiqués officiels ont tendance à le faire accroire. Si cette prise de position catégorique et généralisée était consécutive à la faim, les pancartes des manifestants ne porteraient que la mention “À bas la misère “. Mais les autres slogans n’ont pas échappé à la sagacité des analystes politiques, non suspects de subversion et d’ambitions destabilisatrices.
Quand les populations en ébullition crient ” A bas la Constitution, c’est un contrat social et politique vieux de 28 ans qu’elles dénoncent, car, elles en ont assez de soupirer après la Nouvelle Haïti que le leader charismatique de 57 leur avait promise et qui avait provoqué ce fanatisme indescriptible et débordant. Le courage politique dont parle John Kennedy, appelle dès lors une autocritique réaliste de la part des responsables qui nous gouvernent. Le 22 Juillet 1985, par la voix de ses Ministres d’État, le gouvernement a proclamé les résultats du référendum sur la Présidence à vie, la création du poste de Premier ministre et la loi reglémentant le pluralisme politique. Il a déclaré urbi et orbi que 99,98% de la population avaient voté pour le maintien du statu quo politique. Il n’est pas possible que, 4 mois plus tard, cette même population et dans la même proportion se renie. Si oui, le mal dont souffre la nation n’a que faire du pis- aller du bâillon de la presse écrite ou parlée, des mesures improvisées ou comminatoires, du massacre de quelques collégiens en grève ? Il s’agit d’une déchirure profonde entre le peuple et la doctrine qui le gouverne depuis 28 ans. L’occulter, c’est pratiquer la politique de l’autruche qui lèse considérablement l’intérêt national.
Ça, pour répéter Montesquieu ” la vertu politique est un renoncement à soi- même, l’amour des lois et de la Patrie. Cet amour, demandant une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre, donne toutes les vertus particulières; elles ne sont que cette préférence”
Port-au-Prince, 20 Décembre 1985″ Le Courrier”






