ÊTRE DESSALINIEN AU XXIÈME SIÈCLE….

“Malheur au peuple en qui il ne reste aucun ombrage même mal fondé sur la liberté! Cette nation tombe dans un sommeil doux, mais c’est un sommeil de mort.”
Denis Diderot
17 Octobre 1806_17 Octobre 2025: 219 années de stupidité et de stupre depuis que le Génie de toute une race d’hommes patauge dans l’oubli, l’indifférence crasse ou la finasserie trompeuse des tueurs de légendes! 219ans moins les quarante au cours desquels, les gouvernements de Pétion, de Boyer et des autres l’ont simplement ignoré! 219ans que ce Grand Général continue à hanter les coulisses de notre histoire comme pour nous rappeler notre impossibilité de concilier des valeurs de dignité,de prestige avec les petitesses et la cruauté de nos actes posés individuellement ou collectivement ! 219 ans de coprophilie historique qui continue à incommoder les narines aseptisées des enfants du pays haïtien ! Lors de la relecture de ces dates-fétiches: 1er Janvier, 7 Avril, 18 Mai, 21Août ,17 Octobre, 18 Novembre, 5 Décembre, le peuple haïtien est simplement convié à une autocritique et à une prise de conscience sur tous les aspects de la perception qu’il projette sur l’écran international.
En fait, nulle nation ne peut prétendre à quelque évolution sans un axe de direction, sans une base collective de données. Aucun peuple ne peut espérer grandir sans le support d’une ossature sociale, culturelle et économique susceptible d’en consolider la charpente. Au cours des 221 ans d’une nation née de rien, telle une génération spontanée au milieu d’un mini bing- bang survenu quatorze milliards d’années après le premier, Haïti continue à donner d’interminables maux de tête autant à ses détracteurs traditionnels qu’à tous ceux qui se sentent sentimentalement concernés par son destin. ” L’avenir, écrit Jean Jacques Ampère, c’est la foi de notre âge, c’est le flambeau du passé, l’étoile du présent. ” Malheureusement, à la foi de notre âge, il manque la force indispensable de nos convictions. Au flambeau du passé, il faut la chaleur intime des revendications légitimes. Quant à l’étoile du présent, sa luminosité laisse à désirer surtout dans les zones d’ombre toujours encombrées de vieilleries qui, à elles seules, parviennent à opacifier toute l’énergie contenue dans les êtres de lumière.
Quoiqu’il en soit, “il faut une terrible passion pour tenir contre une humiliation qui ne finit point”. Cette assertion de Denis Diderot s’applique encore aujourd’hui à la situation des gens de réflexion qui, dans leur quête de la vérité ou leur parcours vers les sommets, ne cessent de buter contre les obstacles de taille. Haïti la mal aimée : on l’aime tant que paradoxalement on en arrive à l’étouffer sous le poids d’un amour mal exprimé. On l’aime tant qu’on ne se rend même compte de l’exclusivité ou du sectarisme dont on fait preuve en pratiquant l’excessif et le compassé. On l’aime tant qu’on est prêt à tuer tous ceux qui se permettent de l’aimer autant et même plus que soi. Voilà où l’on en est avec le nationalisme intéressé de ceux qui, sans aucune lecture ni écriture se croient autorisés à faire la leçon aux authentiques .
Il est vrai que le passéisme du peuple haïtien lui a toujours permis de résister aux pressions du présent et même de poser des jalons pour l’avenir, quand même, il s’agirait de rêves simplistes ou de grotesques illusions. Il est cependant aussi certain que ce passéisme peut avoir un effet désastreux, paralysant, cataleptique au point de transformer un peuple dynamique en une communauté figée dans les affres et relents de sa grandeur passée. Tout compte fait, l’armée Indigène sous les commandements éclairés de Jean-Jacques Dessalines a accouché d’Haïti le 1er Janvier 1804. Ce ne fut guère une naissance facile. Car, il a fallu attendre toute la période de tristesse et de malaise provoquée par la déportation de Toussaint Louverture pour que de rares médecins- feuilles, Dessalines en tête, parviennent à délivrer la parturiente en travail. Deux ans plus tard, l’Empereur tombait au Pont-Rouge dans un traquenard longuement et sournoisement préparé par ses frères d’armes. Celui qui avait, par la seule force de son indomptable volonté, soustrait ses frères de race aux crocs éventreurs des molosses de Caradeux et de Rochambeau. Celui qui, dans un élan de bravoure exemplaire subjugua ses guerriers abattus à la Crête à Pierrot jusqu’à faire pencher la balance de la victoire en faveur des siens face aux troupes invaincues de Debelle et autres. Celui qui mit fin à l’arrogance meurtrière des Ostrogoths de l’Europe colonialiste. Celui que tous les vrais Haïtiens devraient indistinctement adorer comme d’autres peuples le font vis- à- vis de leurs Héros … Cet être surhumain a subi en ce 17 Octobre 1806 le sort des animaux qu’on égorge sans état d’âme. Il importe de se souvenir d’un fait suffisamment insolite pour retenir l’attention :” Quand Dessalines tombait sur son cheval abattu par le fusil de Garat, ce soldat noir qui obéissait servilement aux ordres de ses supérieurs, il a été rejoint dans son infortune par Charlotin Marcadieu, son aide de camp mulâtre qui n’avait pas hésité à se lancer au secours de son Chef et à partager stoïquement son sort.” Ce symbolisme un peu macabre dans les circonstances préfigurait déjà les multiples scènes de trahison, de crimes et de destruction que notre malheureuse histoire prend plaisir à porter à la connaissance des fils de ce pays.
Ainsi a-t-on sauvagement lynché le Fondateur de la Patrie Haïtienne. On a tué le symbole même qui a pré-existé au Rêve grandiose d’un pays de Nègres libres dans un océan d’esclavage, d’esclaves noirs et de maîtres blancs.De l’odieux parricide du Pont-Rouge, nous devons retenir qu’un Grand Général Noir est tombé en même temps qu’un petit soldat de couleur, anonyme, qui avait une haute idée des notions de fidélité, de solidarité et d’amitié. Aussi, ne devrait-on pas s’étonner qu’aujourd’hui encore l’atmosphère haïtienne reste empuantie de ces relents nauséeux qui asphyxient les poumons des Héros et transforment en nains les Géants qui nous ont jadis façonné cet environnement. Ne devrait-on pas s’étonner que des Haïtiens continuent à s’entre-déchirer, à s’entre-tuer à se haïr. Hier, Jean-Jacques Dessalines, François Laurent dit Capois la Mort, Cincinnatus Leconte, Vilbrun Guillaume Sam, Jovenel Moïse… aujourd’hui de moins illustres mais de tout aussi importants sur le simple plan humain : Mireille Durocher Bertin, Sylvio Claude, Roger Lafontant, Jean Dominique, Henri-Max Mayard, Brignol Lindor, Amiot Métayer. À quand la fin de ce long martyrologe qui semble réjouir les fils de colons et colons eux ‘- mêmes. Des intellectuels immoraux de la trempe de Renon n’ont pas hésité à s’écrier :” Qu’on se figure le spectacle qu’eût offert la Terre, si elle eût été uniquement peuplée de Nègres, bornant tout à la jouissance individuelle au sein d’une médiocrité générale et substituant la jalousie et le désir du bien-être aux nobles poursuites de l’idéal? Devrons- nous toujours être sur la défensive dans ce combat entre la raison et la passion? N’est- il pas temps de montrer à ces pourfendeurs de Nègres que plus jamais, pour nous il ne sera question de trahison et de crime
Terminé le temps des génuflexions. Terminé, les soporifiques de la contre- histoire. Terminé, les appels au secours transformés en mise sous coupe réglée applaudie par les organisations supra-nationales. Terminé enfin, cette conception qui veut que le jour où le pays identifié par ses élites d’alors, assassina l’Empereur, il commit un suicide. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est le brasier d’un exorcisme délirant pour purifier l’histoire nationale. Être DESSALINIEN signifie simplement qu’il n’y a qu’une seule vertu: la justice, qu’un seul devoir: le bonheur collectif, qu’un seul corollaire le mépris de sa propre vie pour y parvenir. J. L. T.






