L’OEIL DU MAÎTRE

Par J.L. T.
La cité demeure le patrimoine d’une même patrie. De l’amour de la cité naît le civisme:ce sentiment d ‘entente publique sur les vertus citoyennes qui font la force et la survie des grandes nations. Cet ensemble de préceptes sociaux constituent le code de bonne conduite de la vie sociale. Son influence sur le milieu est si forte qu’elle détermine les normes de permissivité de la vie publique. Dans les sociétés haïtiennes organisées, les défenseurs de ce code des bonnes moeurs sont connus sous le nom d’opinion publique. Elle constitue l’oeil du maître qui tâte le poul de la société pour en diagnostiquer la santé. Une opinion saine fortifie la vie sociale en ce sens qu’elle conditionne la réglémentation des rapports entre les acteurs de la vie publique. Elle libère la force des lois qui régissent la sociabilité. L’économie de la loi dans une société est qu’elle maintient par son objectivité la cohésion autour des schèmes de comportement qui constituent le corps de la convivialité. Les citoyens se soumettent à la rigueur des lois non seulement à cause de leur caractère contraignant mais surtout parce qu’elles emportent leur adhésion par leur rationalité. L’oeil de l’opinion publique ouvert sur la conduite des valeurs spirituelles et morales que les particuliers reconnaissent comme justes, donc observables par l’ensemble du corps social.
L’opinion publique joue aussi son influence dans la vie privée en ce sens que les citoyens intériorisent la bienfaisance de son rôle de rempart pour endiguer leurs intempérances. La sanction de l’opinion tombe comme allant de soi, tant il est vrai qu’il n’arrive pas souvent aux gens de questionner la rationalité des normes sociales. L’habitude et la tradition d’obéissance donnent finalement à des propositions de conduite la force d’une loi qui occupe le champ de conscience des individus pour en façonner la texture. Une opinion saine et responsable devient le rempart qui protège la majorité des citoyens contre leurs propres débordements.
En Haïti, la constitution d’une opinion publique indépendante de certaines forces de pression tarde à prendre corps pour de nombreuses raisons. Les acteurs de la scène publique haïtienne obéissent au réflexe naturel à toutes les classes dirigeantes face à la sanction de l’opinion, c’est à dire le rejet pur et simple. La longue pratique d’autoritarisme dans la vie publique nationale n’encourage pas non plus les bonnes volontés. À ce défaut de la structure sociale, s ‘ajoutent les aléas de la lutte pour la prédominance économique si bien qu’une classe ballonne l’autre au gré des frustrations de l’appropriation des leviers du pouvoir. Il est vrai que le scrupule moral n’est pas un atout nécessaireà la réussite politique. L ‘opinion qui devrait se dresser devant les tentations totalitaires des acteurs publics, devient la courtisane de ces centres de pression. Les mandants au nom desquels la chose publique est gérée abandonnent leur droit de contrôle pour se retrancher derrière la peur des représailles, car opiner sur la vie publique haïtienne a été souvent une entreprise dangereuse pour la sécurité des citoyens.
La notion de responsabilité publique des gestionnaires se perd de plus en plus.. L’approbation de la majorité des citoyens qui confère la légitimité à leur action n’est plus recherchée parce que acquise de force. Un travail d’éducation reste à faire dans ce domaine pour responsabiliser l’opinion à son rôle de jauge de la transparence sociale et pour la dégager de la tutelle des forgeurs de l’actualité. Et l’oeil du maître ne cessera de nourrir le troupeau.
Par J.L. T.






