“Le Mali n’a pas été réveillé par une attaque, mais par un message”

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TRiboLAND

Le 25 avril 2026, le Mali n’a pas été réveillé par une agression militaire seule, mais par un message.

À l’aube, Bamako, Kati, Gao, Sévaré, Mopti et Kidal ont été touchées presque simultanément. Des explosions. Des échanges de tirs incessants. Des positions militaires ont été attaquées. Le trafic aérien a été perturbé. Les réseaux sociaux ont été inondés de messages en temps réel, tandis que les communiqués officiels tentaient d’apaiser la situation.

Le gouvernement a fait état de dégâts mineurs et de 16 blessés, soulignant que la situation était sous contrôle. Dans le même temps, des groupes armés – dont le JNIM (Groupement de soutien de l’islam, réd.) qui entretiendrait des liens avec Al-Qaïda et le Front de libération del’Azawad – ont été associés à des actes de violence coordonnés, d’une ampleur sans précédent depuis des années, ou en ont revendiqué la responsabilité.

Et quelque part, dans un bureau diplomatique bien éclairé, quelqu’un a dû rédiger la phrase devenue désormais rituelle : «Nous observons la situation de près». Bien sûr qu’ils le font.

Le pays est la cible d’une attaque coordonnée – «mais ne vous inquiétez pas – le monde observe». Avec attention. Peut-être même avec inquiétude. La formule tenant le haut du pavé se révèle être le dernier mot – signifiant, pour certains, la solidarité internationale : ce minable «on observe».

Mais ce qui rend ce moment autant significatif, ce n’est pas seulement la violence. C’est la mise en scène qui l’accompagne.

Des groupes aux idéologies prétendument différentes – «réseaux djihadistes» et «mouvements séparatistes˚ – ont réussi à frapper, de manière synchronisée sur des centaines de kilomètres, et à cibler des points stratégiques complémentaires. Ce n’est pas de l’improvisation. Ce n’est pas du chaos. C’est de la planification, un échange de renseignements, une logistique approfondie.

C’est une structure. Ce qui conduit à une question qui peut irritér quelques-uns impliqué dans le tout : mais à qui profite-t-elle, cette structure ?

Car les guerres comme celle-ci ne reposent pas uniquement sur de l’idéologie. Elles reposent sur le carburant, les chaînes d’approvisionnement, les flux d’armes, les réseaux de communication, les sources de financement et – surtout – sur le consentement d’une puissance restée à l’abri. Bien sûr, on n’a pas affaire à une autorisation formelle. Ce serait trop évident. C’est plutôt ce genre d’autorisation qui se cache derrière des angles morts, dans une indignation sélective, dans des frontières qui ne sont ouvertes que juste assez, et dans des renseignements qui arrivent trop tard – voire pas du tout.

Le Mali n’est pas seulement confronté à une menace militaire. Il est confronté à une guerre à plusieurs niveaux. Une guerre militaire – attaques, embuscades, pression territoriale. Une guerre économique – blocus, chaînes d’approvisionnement interrompues, pression sur les exportations d’or et la logistique. Une guerre psychologique, mentale – qui sape la confiance du public et révèle la vulnérabilité au cœur même de l’État. Et une guerre des récits – dans laquelle le langage lui-même devient une arme.

Car les mots ont du poids.

Lorsque des groupes armés passent aux actions, dans un pays occidental, le vocabulaire utilisé est clair et réglé, tranchant et sans concessions : «terrorisme».

Lorsque des violences similaires frappent un État africain – en particulier en cas d’ un État qui s’est distancié de l’influence occidentale – le langage devient soudainement… nuancé. On parle alors d’«insurgés», de «rebelles», de «groupes armés», de «séparatistes». La précision fait place à l’hésitation. La brutalité se transforme soudainement en diplomatie.

Depuis que le Mali a rompu avec la France, a mis fin à l’opération Barkhane, a chassé la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) en se tournant vers de nouveaux partenariats dont la Russie – le pays est devenu bien plus qu’une simple zone de conflit. Il est devenu un cas d’école, montrant au grand public ce qui se passe avec les mauvais élèves. Une question se dresse de tout cela, aux aspects d’ un champ de bataille : Un État africain réussira-t-il a aspirer à sa souveraineté – et si oui, en survivra-t-il ? Car le schéma est difficile à ignorer. Les gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger changent de cap, réaffirment leur indépendance, renégocient leurs alliances, parlent le langage de la souveraineté – et presque instantanément, la situation sécuritaire se détériore dramatiquement. Tout à coup sont-elles là, les groupes armés, «les rebelles», les «véritables défenseurs de la liberté et du bien-être» des populations martyrisée. Ces groupements mystérieux sont tout-à-coup plus actifs, mieux coordonnés, mieux équipés.

Pure coïncidence ? Mais elles se répandent curieusement loin, ces coïncidences mortelles.

Un facteur se révèle être déterminant.

Il n’est pas contraignant d’en tirer que tout soit orchestré depuis Paris, Washington, Moscou ou ailleurs. Ce serait trop simple – et les réalités sont rarement autant généreuses. La crise au Sahel a ces racines internes profondes : la marginalisation historique des régions du nord, la fragilité des structures étatiques, les tensions ethniques, l’économie du commerce illégal, la corruption, la longue ombre asphyxiante depuis l’effondrement de la Libye, en 2011, ainsi que la prolifération d’armes à travers des frontières poreuses. Mais ignorer les intérêts de politique étrangère des grandes puissances serait naïf.

Après la chute de Mouammar Kadhafi – une intervention menée par l’Occident et l’OTAN, soutenue par leurs alliés au Moyen-Orient – les arsenaux libyens abandonnés se sont répandus dans toute la région. Les combattants se sont dispersés – leurs armes ayant afflué dans la région. Dans ce vide de pouvoir, des écosystèmes conflictuels parfaits ont vu le jour. Une décennie plus tard, ces mêmes acteurs expriment leur inquiétude face à l’instabilité – sans vraiment reconnaître que c’est eux-mêmes ayant contribué à l’effondrement de ces structures.

C’est un peu comme si l’on abattait un mur pour ensuite donner des conseils sur la manière de maîtriser les excès du vent.

Ce que révèlent les attentats du 25 avril, ce n’est pas seulement une faille dans la sécurité. C’est un message stratégique adressé à ceux qui ont l’habitude de le déchiffrer.

Une attaque près de Bamako, au cours de laquelle le ministre de la Défense très apprécié du Mali a été tué, n’a pas seulement des répercussions militaires. Elle est symbolique. Elle dit : votre capitale est vulnérable. Votre État est perméable. Votre souveraineté est fragile. Et au-delà du Mali, le message se propage ailleurs. Au Burkina Faso. Au Niger.

À tout pays en quête de sortir de ce scénario sinistre qu’ils appellent leur «géopolitique».

C’est ainsi que fonctionnent «les guerres à intensité modérés». Leurs objectifs ne s’atteignent pas toujours par une victoire rapide. Ses objectifs consistent souvent à épuiser l’adversaire. De contraindre les gouvernements à diriger leurs fonds publics destinés aux écoles envers leurs armées avec leurs soldats, et ceux destinés aux hôpitaux aux hélicoptères ou aux drones. De paralyser le développement des économies – pour pouvoir accuser ensuite les dirigeants d’avoir causé la stagnation. De tout faire à ce que la maison se transforme en incendie, puis de critiquer les propriétaires pour leur manque d’entretien.

Le Mali n’est pas au-dessus de toute critique. Aucun État en guerre ne l’est. Bonne gouvernance, droits de l’homme, transition politique : ces questions restent d’actualité et indispensables. Mais réduire la situation au Mali à une «junte affaiblie» témoigne d’une certaine paresse intellectuelle.

Avec le Mali on ne se trouve pas face à une simple crise interne. Il s’agit d’un conflit aux multiples facettes – local, régional et mondial – dans lequel un nombre croissant d’acteurs non-étatiques agissent au sein de systèmes qui sont tout sauf le fruit du hasard. Et tandis que le Mali se bat, le monde réagit comme d’habitude les États-Unis condamnent n’importe qui sauf eux-mêmes. L’Union européenne observe la situation. La France suit méticuleusement l’évolution des événements La Russie exprime son inquiétude et manifeste son soutien. La Chine fait part de ses observations, en toute prudence. L’ONU appelle à la retenue. Chacun joue son rôle. Ils sont nombreux à s’exprimer. Plus encore à se taire.

Rares sont ceux qui agissent.

Car dans un monde multipolaire, les crises comme celle du Mali ne sont pas seulement des tragédies : ce sont des expériences, des enquêtes, des modèles.

Observées, analysées, valorisées, en silence.

Ce gouvernement tiendra-t-il le coup ? Cette stratégie fonctionnera-t-elle ? La souveraineté résistera-t-elle à la pression ?

Pendant ce temps, sur terrain, le Mali ne connaît pas le luxe de pouvoir analyser la situation. Il doit tenir bon. Et c’est peut-être là que tout cela puisse irriter les instigateurs : non pas que le Mali soit instable, mais qu’il concentre ses forces – face à la pression, contre tous les précédents, contre une longue histoire de dépendance contrôlée – de résister à l’effondrement. Pas en silence. Pas poliment. Mais de manière visible et audible.

Je pense que c’est ce genre de circonstances, précisément, qui rendent certaines puissances plus nerveuses que tout le reste.

source : Horizons et débats via Le Grand Soir

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