LETTRE OUVERTE DU SÉNATEUR KEDLAIRE AUGUSTIN AU COORDONNATEUR DU CPT, LAURENT SAINT- CYR

491
0
Share:
TRiboLAND

J’ ai suivi avec stupéfaction et déception les interventions de certains intellectuels avisés qui affirment qu’ en tant que Président du conseil présidentiel vous jouissez de toutes les prérogatives d’un Président qui est élu conformément à la constitution. De tels propos me paraissent légers non seulement sur le plan juridiques, mais aussi sur le plan politiqu.e.

Ils sont même contraires à l’accord du 3 avril 2024 et du décret du 23 mai 2024 qui constituent deux des instruments de base de la transition et du CPT. Ils indiquent tous deux que c’est le conseil présidentiel qui exerce les prérogatives présidentielles. Ce qui sous-entend que sur le plan statutaire, le coordonnateur ne dirige même pas le CPT.

Le fait de diriger ses réunions ne saurait suffir pour justifier qu’il soit un chef d’Etat à part entière. De même, le fait de représenter l’Etat haitien sur le plan international ne suffit pas pour justifier qu’il le soit non plus. Pour preuve, on a déjà vu des membres qui ne sont pas coordonnateurs représenter le CPT dans des activités soit en Haïti ou à l’étranger.

De plus, le changement de la majorité décisionnelle qui passe de 4 à 5 membres rend la gestion de la transition encore plus difficile. Il ne laisse aucune marge de manoeuvre au Président du CPT pour exercer une grande influence sur ce dernier et sur les grandes décisions engageant la nation. On l’a vu avec Edgard Leblanc et avec Fritz Jean.

De telles prises de position ressemblent plus à des serments d’allégeance qu’ à des conseils mesurés et sincères, susceptibles de vous aider à prendre les meilleures décisions dans le cadre de l’exercice de votre fonction. Elles peuvent porter un dirigeant à sombrer dans le triomphalisme s’il n’a pas sa tête sur ses épaules et si d’autres personnalités plus lucides n’interviennent pour le dissuader et le mettre sur la bonne voie.

Monsieur le coordonnateur, vous devez vous rappeler que vous n’avez ni le statut, ni l’autorité, encore moins la légitimité que certains veulent attribuer à votre nouvelle fonction. Vous devez faire preuve de suffisamment de modestie et de sang froid pour reconnaître que vous êtes le Président d’une structure collegiale fortement contestée et minée par des conflits d’intérêts et des scandales à répétition.

Mes analyses techniques sur la conception et l’organisation du CPT me permettent de déceler que l’institution porte en elle-même les germes de sa propre inefficacité. Aussi, le mécanisme de formation du CPT et les enjeux des luttes de pouvoirs deviennent-ils logiquement les premières causes de l’échec de la transition.

Dans le discours du Président sortant Fritz Alphonse Jean et dans le vôtre lors de la cérémonie de passation de pouvoir, j’ai pris note de la décision du CPT de former un nouveau comité d’experts en vue de réévaluer le travail de la commission de pilotage de la conférence nationale sur le référendum constitutionnel. J’ attends la résolution du conseil des ministres qui confirmera cette décision. Car je pense que l’ intention est bonne.

Elle constitue un signal qui montre que le CPT comprend au moins le poids de la participation de tous les secteurs de la vie nationale et de la population pour la légitimation des actes et des décisions de la transition. J’espère qu’ elle n’ est pas le fruit d’une stratégie de communication, mais celui d’une conviction arrêtée.

Je n’ai jamais cessé d’exprimer mon attachement à l’adoption d’une nouvelle constitution pour le pays au cours de la transition. Toutefois, ceci doit se faire dans la sérénité et non pas dans ce contexte de méfiance et de polarisation. Je ne peux donc que me réjouir d’ une telle décision. Toutefois, je vous attend à l’oeuvre pour évaluer sa sincérité et surtout sa finalité.

Monsieur le coordonnateur, vous avez la possibilité de sauver la transition si vous arrivez à utiliser vos capacités de persuasion pour convaincre vos collègues au sein du CPT et les membres du gouvernement à mettre de côté leurs intérêts mesquins, en vue de faciliter la signature d’ un nouvel accord politique entre tous les partis politiques et tous les secteurs vitaux de la vie nationale.

Cet accord doit donner naissance à un nouveau régime politique intérimaire dirigé par des technocrates et non pas par des acteurs politiques. Cette stratégie de gouvernance vise à promouvoir le respect du principe de l’ égalité des chances entre tous les candidats et tous les partis politiques et à mettre fin aux transitions dans la transition.

Les partis étant tous des adversaires politiques engagés dans la bataille pour la conquête du pouvoir, aucun d’entre eux ne doit, sous une forme ou une autre, jouir des avantages et des privilèges du pouvoir sans passer par les élections. C’est précisément le mépris de ce principe démocratique cardinal qui a brisé la confiance des acteurs dans la transition et dans la capacité du CPT à organiser des élections crédibles dans le pays.

Monsieur le coordonnateur, le peuple haïtien a le pressentiment que toutes les élites du pays conspirent contre elles. Tout ce qu’un dirigeant peut faire pour le rassurer aujourd’hui, est de mettre la transition au service des intérêts prioritaires de la nation. S’il parvient à la conclusion qu’il ne peut compter que sur lui-même pour changer ses conditions matérielles d’existence et le cours de ce destin fatal qui le poursuit sans cesse, sa réaction peut provoquer une hécatombe. C’ est cette dimension psychosociologue de la crise actuelle et cette peur qui me pousse à vous adresser cette correspondance citoyenne.

Le nouveau gouvernement qui sera issu des pourparlers initiés par le CPT devra mettre la conférence nationale sur pied en vue de créer les conditions favorables au rétablissement de la sécurité, à l’organisation du référendum constitutionnel et à la tenue d’élections libres, inclusives et fiables dans le pays. Vous devez encourager la conclusion de cet accord pour initier la vraie transition.

Je vois donc votre mandat à la tête du CPT comme celui d’un médiateur dont l’efficacité dépend en grande partie de la volonté des parties. Je suis conscient du poids et de la complexité d’ une telle responsabilité dans une conjoncture politique aussi difficile comme celle-ci. C’est d’ailleurs, la raison pour laquelle j’ai tenu à vous mettre en garde contre cette vaste campagne de propagande qui accompagne votre accession à la présidence du CPT et qui tend à vous faire passer comme un chef d’Etat à part entière.

Enfin, votre discours de rassembleur retient mon attention. Il traduit votre compréhension des enjeux politiques du moment. Mais je vous attends aux actes. Une fois de plus, je vous invite donc à agir avec modestie et sens d’abnégation. J’ espère que vous comprendrez le sens et la portée de ma démarche et que vous parviendrez à vous hisser à la hauteur de la situation pour saisir l’opportunité que vous offre votre accession à la présidence du CPT de contribuer au redressement de la transition, d’ éviter au pays de basculer dans le chaos total et, enfin, de mériter de la patrie.

8 août 2025
Ex- Sénateur Kedlaire Augustin

Share:

Leave a reply