Derrière les blocages lycéens, qui organise le chaos ?

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TRiboLAND

par Pierre Chaillot

Des lycéens spectateurs, des inconnus cagoulés, du matériel incendiaire et des ordres donnés sur Snapchat : récit d’une journée où la spontanéité du mouvement pose question.

Depuis quelques jours, les images de lycées bloqués et d’incidents urbains se multiplient. Dans le récit politique, la grille de lecture est déjà toute prête : une jeunesse révoltée qui se lèverait spontanément face au pouvoir. Immédiatement différentes figures de la LFI se sont portées solidaires des jeunes, à l’image du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Mais sur le terrain, lorsqu’on observe le déroulement des faits à hauteur d’homme, le tableau apparaît nettement plus complexe. Et certains éléments posent une question : assistons-nous réellement à un mouvement aussi spontané qu’il en a l’air ?

Les revendications sur le terrain

Les journaux font état de revendications fortement politisées, comme le soutien aux professeurs, notamment les classes surchargées, le manque de moyens matériels ou la vétusté des installations. Les récits des lycéens ou des parents d’élèves que je côtoie semblent bien plus ancrés dans la réalité et les désirs immédiats de nos jeunes :

Moins d’heures de cours ! (ça on comprend bien l’idée, mais déjà que nous on trouve qu’il ne reste plus rien dans les programmes)
Du rab à la cantine ! (là pour le coup, on vous soutient les jeunes, nous aussi on a eu la dalle !)
Rendez-nous nos téléphones portables ! (Ahhh, bah voilà, on a compris. La voilà la vraie revendication de nos jeunes désœuvrés. En tant que parent, je témoigne que c’est bien la meilleure mesure qui ait été mise en place ces 10 dernières années.)
La lutte des classes expliquée aux lycéens semble demander encore quelques efforts. La fin du capitalisme n’est pas encore pour ce coup-là :

Lycéen : «Jamais on ne cèdera tant qu’on n’aura pas réglé tous les problèmes du monde !»
«Politique» : «Bon, Ok on vous rend vos smartphones»
Lycéen : «Vendu !»

La fait que le mouvement prenne et qu’il y ait visiblement peu de frein du côté des parents semble témoigner d’un ras-le-bol généralisé (rappelons que les gilets jaunes avaient démarré leur mouvement à cause de l’essence à 1,5€ le litre et qu’on dépasse les 2,5€ maintenant).

Mais ce soutien passif est un peu faible pour expliquer l’ampleur de ce qui a été vu ces derniers jours.

L’illusion du mouvement spontané

Un lycéen présent sur les lieux d’un blocage récemment médiatisé raconte la scène. Resté prudemment à distance pour ne pas se retrouver pris dans un engrenage violent, son constat est sans appel : la grande majorité des élèves présents était passive, observant ce qui se jouait sans y prendre part activement.

Plus précisément, ce rendez-vous de jeudi n’était pas prévu initialement. Le blocage des lycées était prévu la veille, le mercredi. Mais il a fait flop. Les jeunes se sont massivement inscrits sur des fils snapchat dédiés au blocage. Sur l’un d’eux, on identifie clairement un meneur qui organise le rendez-vous du lendemain et qui va donner des ordres tout au long de la journée. Aucun lycéen ne sait qui est cette personne.

Sur place, la passivité des lycéens s’arrête lorsque débarque une dizaine d’individus cagoulés, sur des trottinettes et amenant des équipements pour créer des incendies : allume-feu, bombes de déodorants et bidon d’essence. Ces individus ne sont pas des lycéens. Leur accoutrement (jogging intégral) fait que les témoins les qualifient comme des «gars de la cité». Parmi les voix qui motivaient les troupes, des témoins ont même identifié des personnes manifestement adultes.

Une gestion du maintien de l’ordre qui pose question

Le déroulement des événements soucie tout autant. Face au blocage, les forces de l’ordre présentes sur place — moins d’une dizaine d’agents — ont fait usage de grenades lacrymogènes et des tirs de LBD à plusieurs reprises alors que la situation était encore relativement calme. Cet usage des gaz a agi comme un déclencheur, provoquant la dispersion brutale, la confusion et l’escalade.

D’après les témoins interrogés, la chronologie est donc la suivante : intervention des forces de l’ordre, dispersion, repli des policiers, puis incendies de poubelles et des portails déclenchés par des individus extérieurs, toujours en suivant les ordres du meneur sur Snapchat. Reste à déterminer si cette succession a simplement créé une occasion ou si elle était anticipée par ceux qui étaient venus équipés pour mettre le feu.

À Nantes, la question de la coordination

Ce schéma n’est pas isolé. À Nantes, la simultanéité des blocages et le niveau de violence constaté — allant jusqu’à des bus et des locaux incendiés — soulèvent nécessairement la question du niveau de coordination de ces actions. Peut-on réellement expliquer leur simultanéité par la seule circulation virale d’informations entre lycéens sur les réseaux sociaux ?. Pour avoir vécu d’assez près l’épisode des gilets jaunes, puisqu’il était particulièrement vif à Nantes, avec une forte répression policière. La violence subie par les manifestants pacifiques m’avaient poussé ainsi que mes proches à cesser de m’exposer. Pourtant aucun phénomène de cette ampleur, avec une organisation aussi millimétrée n’avait pu exister. Les réseaux sociaux existaient déjà et de nombreux adultes coutumiers de la contestation étaient engagés dans le mouvement. Comment expliquer dans ce que nous avons vu aujourd’hui que des individus extérieurs apparaissent au même moment autour de plusieurs établissements ? Existe-t-il des canaux de coordination communs ? Qui les administre ?

Le calcul politique et l’effet boomerang

Dans le débat public, la récupération ne s’est pas fait attendre. Les prises de position de plusieurs responsables de LFI en soutien au mouvement ont immédiatement conduit leurs adversaires politiques à les accuser d’attiser le désordre, voire d’encourager une stratégie de «bordélisation». LFI conteste cette lecture et Jean-Luc Mélenchon appelle désormais explicitement à la non-violence des méthodes de lutte.

Jean-Luc Mélenchon aborde pourtant cette séquence dans une position particulière : plusieurs enquêtes récentes le situent entre 14 et 18% des intentions de vote selon les configurations, nettement devant les autres candidatures de gauche testées. La manière dont LFI gérera cette crise lycéenne sera donc nécessairement observée dans un contexte déjà présidentiel.

Ce qui s’est passé n’est pas une contestation pacifique avec des revendications claires. Beaucoup d’actes de vandalisme gratuits ont été constatés. La répression policière a déjà son lot de blessés chez les lycéens, dont certains qui ne faisaient que passer à proximité des mouvements sans y participer.

Les adultes et parents d’élèves, jusqu’ici passifs pourraient bien faire entendre leur voix si la situation continue de dégénérer, que les biens publics sont saccagés, les routes coupées et leurs enfants sans lycées? Pire, si le nombre de blessés augmente ou si un drame survient, il y aura certainement un appel au calme unanime et les politiques «solidaires» du mouvement seront immédiatement la cible du courroux.

Je ne suis pourtant pas si vieux, mais la fabrique du bazar pour que le peuple réclame le retour de la sécurité n’est-elle pas la stratégie la plus vieille du monde ? Rappelons que la crise des gilets-jaunes enlisée depuis fin 2018 s’est arrêtée du jour au lendemain avec la crise Covid.

Les lycéens ont parfaitement le droit de protester, de réclamer davantage de moyens ou de contester les décisions qui les concernent. Ce n’est pas la question.

La question commence lorsque des adolescents venus manifester ou simplement regarder voient arriver des individus qu’ils ne connaissent pas, équipés pour provoquer des incendies, tandis que des comptes anonymes donnent des instructions sur les réseaux sociaux.

Qui administre ces comptes ? Qui décide des lieux et des horaires ? Comment des individus extérieurs savent-ils où et quand intervenir ? Existe-t-il une coordination entre établissements ?

Je n’ai pas aujourd’hui les réponses à ces questions. Mais après ce que nos enfants ont vu, elles méritent mieux que les habituelles accusations politiques lancées d’un camp à l’autre.

Avant de célébrer une «jeunesse qui se soulève» ou de dénoncer indistinctement des «lycéens casseurs», il serait peut-être temps de déterminer qui, exactement, met le feu.

source : Décoder l’éco

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