EN MARGE DE L’ABSENCE PHYSIQUE ET DE L’OUBLI IMMORAL

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TRiboLAND

Comment s’étonner d’ailleurs de l’état moral du pays, lorsqu’on songe que cette population n’est retenue par rien,” ni par la foi religieuse, ni par la crainte salutaire de la justice “. P.de Vaissière

1986: un pays, dans sa quasi-totalité s’élève pour dire non à la permanence du pouvoir césarien et des disparités absolues. Et tant que l’horizon politique était obstrué par les broussailles de l’obscurantisme triomphaliste, il y avait lieu de croire dans les vertus d’une révolution interne, porteuse de promesses humanistes et de changements substantiels. Mais à partir du moment où la chorale du Libera de départ intégra la voix olympienne d’un membre tout aussi imposant de la communauté internationale pour mettre un terme aux risques pressentis de ce départ, les dés étaient truqués et l’avenir national hypothéqué. Désormais, il fallait compter avec l’interventionisme anarchique des acteurs internationaux qui avaient fini par se glisser dans le fonctionnement des institutions nationales avec la complicité naïve ou hypocrite de certains ” diasporiens” dont l’ingénuité n’a d’égale que la forfanterie déguisée en patriotisme revanchard et intéressé . Tous les événements qui survinrent par la suite : la succession de gouvernements provisoires, de coups d’État, de brigandages, de tueries, de choix tendancieux ne furent, en définitive que les conséquences désastreuses mais prévisibles de cette période d’incurie et d’incompétence de nos hommes politiques dont les intérêts mesquins avaient occulté la véritable portée de la mission historique. De coups d’État en coups d’État, comme avait dit Carlo Désinor, cet échantillon de la classe dite moyenne , on a fini par aborder les rives de coup d’État par les urnes, tel celui du 20 Janvier 1988 qui a porté au pouvoir ” l’auteur avéré de la fulgurance Louverturienne” en lieu et place d’autres leaders plus populaires. Le peuple et la société n’ont fait que suivre le chemin tracé par ces mêmes borgnes qui conduisaient un troupeau d’aveugles.

Aujourd’hui qu’on regarde la manière d’évoluer de la société haïtienne, on ne peut qu’admettre que, quelque part en cours de route, le train de l’histoire a quitté ses rails de rectitude. Plus de pilote à la barre ou de Capitaine au sextant pour diriger le véhicule enrayé. Plus de routes, même dangereusement sinueuses pour convoyer le projet de société et conduire à bon port des vaisseaux ou véhicules fantômes. Rien que des passagers hirsutes pour faire entendre leurs voix dans une inlassable cacophonie. Leurs voix qui réclament de l’étranger et non de leurs dirigeants attitrés ce pain quotidien minimal pour leur survie. C’est là une négation évidente de la dignité humaine dont auraient pu nous dispenser les bâtards de la politique haïtienne. Car, quand on pense aux hauts faits d’époque de certains de nos Hommes d’État et de quelques-uns de nos concitoyens tels l’ Amiral Killick qui a préféré se faire sauter avec son bateau plutôt que de se rendre au Commandant Allemand ” souilleur de drapeau ” et spoliateur de petites nations incapables de se défendre ou Pierre Sully, le petit soldat qui, au mépris de sa propre vie, fit le coup de feu face à l’occupant américain pour souligner l’inviolabilité du territoire national, on ne peut que se demander où donc est passé ce sentiment de fierté qui fit de nous les Premiers à secouer le joug infernal de l’esclavage institutionnel. Envers et contre tous: les États prédateurs, les institutions humaines et non humanistes telles l’Église, nous avons eu l’attitude des Titans qui sont parvenus à transformer le monde. Envers et contre tous et surtout seuls, à une époque où l’isolement politique était synonyme de suicide assuré, nous avons montré au monde que les Atlantes étaient faits d’une autre texture de molécules. Et quoique mal partis pour l’aventure d’une naissance historique, nous avons survécu par la puissance de nos gênes à tout cet amalgame de mépris, de discriminations et d’exploitations dont on recouvrait la moindre de nos actions politiques, le moindre de nos gestes sociaux.

( À SUIVRE ) Jean L.Théagène

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