Douze jours historiques

par Régis Chamagne
Les armes se sont tues entre Israël et l’Iran il y a seulement quelques jours. Dans le brouillard des propagandes de part et d’autre, dans le flou des informations quant aux résultats réels des frappes, il n’est pas aisé de dresser un bilan tactique de cette guerre de douze jours. Néanmoins, certains éléments de niveau stratégique et géopolitique émergent qui permettent de regarder l’avenir sous un certain angle.
Offensive et défensive
La première chose peu contestable que l’on peut observer, c’est l’efficacité du Mossad pour préparer l’attaque initiale et son inefficacité à évaluer les capacités et la volonté de riposte de l’Iran.
Les services de renseignement israéliens avaient préparé cette opération depuis des années. Le nombre d’agents du Mossad arrêtés par les services iraniens depuis en témoigne ; il est question de plus de 700 agents infiltrés en Iran. La précision des frappes visant à éliminer des plus hauts gradés de l’armée iranienne ainsi que des scientifiques de haut niveau relève d’un ciblage précis qui a du prendre du temps à élaborer. De plus, le fait d’avoir constitué des stocks de drones kamikazes à l’intérieur du territoire national iranien pour mener des attaques ciblées depuis l’intérieur des frontières démontre également une grande préparation, pour la constitution de ces réservoirs de force et pour le ciblage en vertu duquel ils ont été employés.
En revanche, une fois cette première attaque perpétrée, l’État d’Israël a semblé surpris, voire désemparé, par la riposte de l’Iran. Pourtant, en 2024, il y avait déjà eu un échange de frappes entre les deux pays, échange au cours duquel des missiles hypersoniques iraniens avaient percé le «dôme de fer» israélien.
En résumé, efficaces dans l’offensive, inefficaces dans la défensive malgré des données objectives. Cela constitue probablement un élément structurant de l’armée israélienne, et au-delà, peut-être même de la psychologie de l’État israélien et du peuple israélien. En tous cas, c’est une vulnérabilité considérable de cet État pour qui voudrait en profiter.
Pragmatiques dans l’offensive et mystiques dans la défensive ?
Depuis plusieurs décennies (1973, après la guerre du Kippour), la supériorité militaire d’Israël soutenue par les États-Unis a structuré les relations diplomatiques dans toute la région. La menace potentielle qu’Israël (puissance nucléaire non déclarée, faut-il le rappeler) fait peser sur ses voisins donne le ton. Pour preuve, quel État de la région a condamné le génocide avéré commis par Israël à Gaza ? La soumission des États de la région aux bon vouloir d’Israël est un élément paradigmatique de leurs relations diplomatiques depuis un demi-siècle ; les récalcitrants sont régulièrement punis, avec le soutien étasunien.
Ce paradigme a très probablement infusé dans la société israélienne au fil des générations, au point que les dirigeants politiques actuels et même les militaires aient considéré et considère encore aujourd’hui comme acquise l’invulnérabilité d’Israël. Cet état d’esprit est de l’ordre du religieux. Malgré des éléments observables, calculables, rationnels, relevant des lois de la physique – des missiles hypersoniques iraniens ont percé le «dôme de fer» israélien en 2024 – l’État israélien s’est lancé dans une attaque de l’Iran, mus par une sensation d’invulnérabilité d’essence mystique. Seulement voilà…
Le proche et moyen Orient
Seulement voilà ! L’offensive iranienne, d’après ce que l’on sait, a été à la fois intelligente dans sa programmation et dévastatrice dans ses résultats, nonobstant les dégâts que l’Iran a subis.
Intelligente dans sa programmation : une première phase de saturation à l’aide d’une volée de drones et de missiles balistiques anciens (il faut bien écluser les stocks) ; ensuite une deuxième phase de ciblage stratégique à l’aide de missiles hypersoniques, moins nombreux mais plus efficaces.
Dévastatrice dans ses résultats : contre des cibles militaires bien sûr (QG et centre logistique du Mossad, bases aériennes), scientifiques (institut Weizmann, centres de recherche nucléaire), mais surtout de cibles économiques et financières, quand on connaît la fragilité économique d’Israël en ce moment, en particulier depuis que les Houthis ont bloqué la mer rouge, conduisant à la faillite du port d’Eilat. En outre, l’attaque de la bourse de Tel-Aviv est à mon avis hautement lourde de sens. Je pense que si la guerre avait duré plusieurs semaines (cela relève de la conjecture), l’État d’Israël aurait peut-être disparu, au sens où les leviers qui permettent à des dirigeants de gouverner (piloter) la nation, auraient pu être annihilés.
Du coup, le paradigme qui a structuré les relations diplomatiques depuis un demi-siècle entre les pays de la région est probablement mort. Israël n’est pas invulnérable ! Un État musulman, chiite, l’a effrayé. Cet État est une pièce importante du monde multipolaire qui s’affirme, avec la Chine, la Russie, l’Inde… Cette guerre des douze jours aura été un jalon du changement de paradigme géopolitique en cours depuis presque vingt ans.
Alors, comment vont réagir les pays de la région ? Les monarchies du Golfe, l’Égypte, la Turquie ?
Une tectonique des plaques s’est mise en œuvre. Elle agit lentement avant que la secousse ne se produise. Les chancelleries interagissent en sous-sol. Une reconfiguration des relations diplomatiques dans la région est en cours, subrepticement. Nous n’en verrons pas les résultats avant un certain temps. Il nous faut observer et détecter les signaux faibles, anodins à première vue : des prises de positions sur des questions annexes, supposées sans importance ; puis des décisions qui rompent un peu, mais pas trop, avec les habitudes, puis, puis…






