La crise haïtienne – Il est temps d’arrêter la descente aux enfers!

RAPHAEL PAUL GUSTAVE MAGLOIRE
18 JANVIER 2022 / 15 FEVRIER 2022 (MISE A JOUR)
Le 12 janvier 2022 marquait le douzième anniversaire du grand séisme qui a frappé le département de l’Ouest du pays et une partie du Sud-est. Rappelons que nous n’étions pas parés à affronter les effets de ce cataclysme, qui fut le plus désastreux de notre histoire. Il a causé la mort de 320,000 personnes au moins, et a entrainé aussi au moins 1 million de blessés qui portent la marque de ce jour funeste dans leur corps et dans leur cœur. Chacun de nous avait perdu quelqu’un, soit un membre de sa famille, un parent, un ami, ou tout simplement une connaissance. Nous avons tous ressenti cette grande douleur comme une déchirure. Les maisons en bêton construites sans aucun égard pour les règles de l’art s’étaient effondrées comme des châteaux de sable sur une plage frappée par la bourrasque. D’innombrables vies ont été ensevelies vivantes sous les décombres. Les monticules de cadavres étaient partout pendant des jours malgré de grands efforts déployés par nos volontaires et ceux qui étaient venus de loin nous apporter leur aide et du secours. C’était un peu ça le 12 janvier 2010, et bien pire encore dans la mémoire de ceux qui ont été les victimes directes.
Mais, qu’avons-nous fait depuis de différent de ce que nous avons toujours fait avant pour éviter qu’un tel désastre ne se reproduise? Le 14 aout 2021 le Grand-Sud du pays, qui est constitué de 4 départements géographiques, a été frappé par un séisme de magnitude 7.2 aussi. Nous n’avons pas été mieux préparés à l’impact. Malgré la faible densité du bâti en béton dans cette région, 60% des constructions ont été détruites. Nous avons compté plus de 2000 morts et environ une dizaine de milliers de blessés. Des spécialistes haïtiens et étrangers, tel que l’ingénieur Claude Prépetit, nous répètent que Haïti est entrée dans une période d’intense activité sismique. Le pays est sillonné de failles. Donc, à n’importe quel moment une faille qui rentre en activité pourrait provoquer un autre cataclysme causant des pertes énormes en vies et en biens. La faille Septentrionale dans la région du Grand-Nord avait provoqué un séisme suivi de tsunami, en 1842, qui détruisit Cap-Haitien, tua la moitié de sa population et causé de grands dommages, de Fort-Liberté, dans le Nord-est, aux Gonaïves, dans l’Artibonite. Dans le cas d’un nouveau séisme de grande magnitude accompagné d’un tsunami, la partie basse de la ville du Cap-Haitien risque d’être submergée. Compte tenu de la haute densité de la population dans la ville, beaucoup de gens vont mourir. Il faut se demander si la population est bien au courant du danger qui le menace.
Allons-nous continuer avec nos querelles et zizanies politiques sans nous occuper de nos grandes priorités, tout en gardant l’espoir que les voisins viendront nous secourir à chaque fois que le désastre frappera à notre porte ? Allons-nous arriver à nous mettre vraiment ensemble pour finalement commencer à construire ce beau pays que les patriotes de 1804 nous ont légué au prix du sacrifice de leur sang versé sur les champs de bataille.
Nous vivons maintenant dans un pays ou les trois pouvoirs qui forment l’État sont à plats ventre. Pour l’exécutif, le dernier chef d’État élu, Président Jovenel Moise, dans des élections que des secteurs continuent de contester la validité, a été assassiné chez lui. Oui, la nuit du 6 au 7 juillet 2021, le Président de la République d’Haïti, a été tué chez lui, dans sa chambre, entouré de 25 membres de sa garde personnelle, sans aucun d’eux n’ait été blessé, voir tué. On nous dit, que le Président a été tué par des mercenaires qui sont venus de l’étranger. Mais, après 6 mois personne n’est trop sûr des raisons de son assassinat, ni qui sont ceux qui ont commandité ce régicide. Un vrai imbroglio. Si c’est la justice qui élève un pays, donc nous sommes enfouis sous terre ! Enfin, même le Bâtonnier de l’Ordre des Avocats, Me Monferrier Dorval, un grand intellectuel, a été assassiné par balle devant la porte de sa maison qui est à quelques dizaines de mètres de la résidence du feu Président Moise. La justice n’arrive pas à dire non plus, après près d’une année, qui a tué Me. Dorval et pourquoi.
Tout le système politique du pays ne se porte pas mieux. Il est plat à terre aussi. Pour mieux comprendre ce problème, au sommet de l’État tout le monde est en position de facto, sauf pour 10 membres du Sénat qui sont sortis d’élections régulières, mais qui sont en fait une relique de la république. Car, ce vestige est sans utilité réelle. Il n’a pas suffisamment de membres pour siéger avec un quorum légal pouvant lui permettre, par exemple, d’approuver le conseil d’administration de la Banque Centrale du pays. Le pire, personne ne sait vraiment quand nous allons avoir les prochaines élections comme dans toute démocratie qui se respecte. Car ce sont des élus qui dirigent une démocratie. Nous ne savons pas non plus, sous l’égide de quelle constitution ces élections pourraient avoir lieu.
Sur le plan économique, nous marchons à reculons. La production Intérieure brute du pays, en effet, a reculé de 5% en 3 ans ; 80% de la population est devenu plus pauvre et le prix des produits que le peuple consomme chaque jour augmente très vite avec un taux d’inflation au-dessus de 20%. N’était-ce la solidarité internationale qui donne de moins en moins après chaque séisme, sècheresse et cyclone, et nos compatriotes qui vivent à l’étranger, bon nombre de nos frères et sœurs n’auraient que des pierres en terre à se mettre sous les dents. C’était arrivé une fois, comme dans un conte d’horreur propre à effrayer les enfants de tous âges.
C’est une population qui chante encore, mais les fêtes de fin d’année sont maintenant des époques très tristes. Beaucoup d’enfants vont grandir, si cela continue comme ça, sans jamais connaitre l’ère de l’électricité et tout le plaisir que cela donnait de sortir un verre d’eau glacée de son réfrigérateur. Moins de 34% de la population consomme de l’eau potable. Très peu de villes ont un système de voirie et un service d’incendie en état de fonctionner. Il y a tellement à dire et à écrire sur notre misère collective que nous sommes devenus les grands gagnants des prix littéraires. Bien sûr, cela ne suffira pas pour envoyer à l’école les 500.000 enfants qui n’ont pas été cette année.
On est devenu ainsi le pays où on se souhaite Bon Combat, en lieu et place de Bonne Année. Car, nous sommes entrés en guerre avec nous-mêmes. Quand on sort de chez soi, on appelle sa famille pour dire qu’on est arrivé à destination, afin que nos proches cessent de s’inquiéter. Nous avons toujours eu des bandits dans le pays. C’est une longue tradition. Mais, nous vivons aujourd’hui dans une situation ou les bandes armées ont plus de pouvoir que ceux qui dirigent nos institutions d’État. Des centaines de personnes, des véhicules privées et de transport public sont séquestrés pour demande de rançons. Après plus de 6 mois, la route de Martissant est encore bloquée par des bandits lourdement armés qui tirent et assassinent qui ils veulent, quand ils veulent, sans considération pour l’âge et le sexe. Une enfant de 7 ans qui revenait de l’école en tenant la main de son père a été tuée d’une balle à la tête, un jour avant la date de son anniversaire de naissance. Une infirmière a été tuée dans l’ambulance qui l’emmenait chercher un malade. Une femme enceinte a reçu un projectile qui a tué son enfant avant sa naissance. Ces pauvres malheureux sont tués avec une très grande cruauté par des armes puissantes tirées à distance. Des dizaines d’autres passants sont tombées sous les feux des gangs armées. Quand les parents n’ont pas pu payer pour récupérer leur corps, les cadavres sont restés à décomposer sur le sol ou dans la boue où ils sont dévorés par les cochons et les chiens. Nous vivons un cauchemar affreux.
La Route Nationale #2 traverse la zone de Martissant, (une zone autrefois très calme), conduit à 4 départements géographiques où vit environ 18% de la population du pays. Ainsi, ce sont près de 3.6 millions de personnes dans la région du Grand-Sud qui sont piégés par la folie meurtrière des bandits armés. Ceux qui gouvernent le pays disent qu’ils cherchent encore à trouver la bonne formule pour déloger ces bandits et mettre fin à ce massacre. Car, ils veulent éviter de faire des dommages collatéraux. C’est de la pure barbarie, pour dire le moins !
Le pays vit sous le règne des bandits armés. Les victimes se comptent autant parmi les haïtiens que des étrangers qui ont le malheur de traverser une zone de non-droit. De simples civils comme des religieux en mission humanitaires sont kidnappés par les malfrats pour la demande de rançons exorbitants qui ruinent les familles. La situation c’est tellement détériorée que chacun de nous, dans le secret de son cœur, doit se poser la triste question, à savoir, combien de temps encore avant que ce soit moi ? Au pire, combien de temps encore avant que le pays cesse d’exister en tant qu’État indépendant ?






