“Le sous-sol haïtien en liquidation”

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TRiboLAND

Les montagnes d’Haïti portent dans leur silence des trésors enfouis, jalousement gardés par les loas bossales. Dans un temps si lointain que même les très anciens mapous géants n’en gardent plus le souvenir, Danwezo taillait la barbe d’un petit morne dans les hauteurs de Mont-Organisé. Soudain, un orage déchira le ciel et fendit la terre à la manière d’une machette ouvrant un avocat violet mûr. Depuis ce jour, l’or se mit à couler dans les entrailles de la terre comme la lave d’un volcan en éruption. Certaines nuits sans lune, lorsque le vent descend en sifflant au rythme d’un serpent blessé, les veines d’or s’éveillent sous les roches dénudées et répandent dans les profondeurs une lueur semblable à celle d’étoiles noyées. Nul n’ose les approcher, car Towo San Pitye erre dans les ravines et les bois ; il frappe les rochers de ses sabots de feu et rappelle aux hommes que ces trésors sont sous la garde de Loko Atisou, loin des prétentions des vivants.

Au matin, la brume s’y accroche et refuse de se dissiper. Les sentiers s’ouvrent, les pas des paysans montent et redescendent, tandis que les rivières poursuivent leur bavardage incessant en hommage à Simbi. Ce dernier se glisse, discret et moqueur, dans les sources et les veines d’eau souterraines, observant les hommes qui célèbrent leurs découvertes alors que les eaux connaissent ces trésors depuis l’aube du monde. Dans les hauteurs les plus paisibles, Gran Bwa, témoin patient, veille immobile entre les racines et les cimes des arbres. À mesure que le crépuscule étend son manteau sur les pentes, Ayizan Vèlèkètè, la grande couturière invisible des mémoires, reprend les ourlets déchirés du temps avec des fils d’or et d’argent. Ses aiguilles de lumière, forgées à minuit sous la pleine lune, brodent les rêves oubliés des ancêtres.

Les vieux manguiers centenaires se balançaient doucement dans le vent du soir, et les oiseaux se taisaient un à un, cédant la parole aux maîtres invisibles des lieux. Les vieillards racontaient qu’aux heures où la lune baignait les bois de sa lumière, des chants s’élevaient des ravins profonds. Des échos venus des royaumes souterrains y mêlaient les voix des caïmitiers et des calebassiers à celles des mines endormies. Plus haut, sous les nuages agrippés aux pics, laine blanche répandue sur les épaules des montagnes, Kouran Byento avançait, accompagné du parfum humide des basiliques et des chevaliers de nuit légendaires. Dans une lente élégance, les lianes sauvages déployaient leurs éventails royaux, s’enroulaient aux arbres à pin et aux arbres véritables, aux somptueux pois doux, et tissaient des vèvès que la lumière dansante des chandelles rouges venait habiter. À l’aube, les premiers rayons du soleil s’éveillaient et traversaient les vallées ; l’or caché dans les profondeurs répondait par un éclat furtif.

– Ressources minières et dynamiques d’exploitation

Haïti se situe sur un ensemble minéralisé appartenant à la grande ceinture géologique de la Caraïbe, en continuité avec certaines formations de la République dominicaine voisine. Le sous-sol du pays renferme d’importantes ressources métalliques, selon la Notice explicative de la Carte du potentiel minier et énergétique d’Haïti, publiée par le Bureau des mines et de l’énergie (BME) en 2018. Ces données ont été produites grâce à l’appui de l’Organisation des États Américains (OEA), du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et de diverses missions géologiques internationales.

Les principaux gisements aurifères identifiés en Haïti se trouvent à Morne Bossa, Quartier-Morin à proximité du village de Cadouche, à Grand-Bois au sud-est de Camp-Coq au Limbé, à la Faille B au sud-est de Trou-du-Nord, ainsi que dans les zones minéralisées de Mont-Organisé. Ces différents sites renferment plusieurs millions de tonnes de minerai aurifère et argentifère, avec des réserves estimées à plus de 560 000 onces d’or. Dans le même temps, les gisements de Douvray, Blondin et Vallières, situés dans le Nord-Est, appartiennent à la catégorie des grands porphyres cuprifères ; ils regroupent près de 186 millions de tonnes de minerai dont la teneur moyenne est évaluée à environ 0,5 % de cuivre. À cet ensemble s’ajoute le gisement de Mémé, dans l’Artibonite, connu pour ses importantes ressources en cuivre associées à l’or, aussi que plusieurs millions de tonnes de minerai recensées dans les localités voisines de Casséus, Brésillac et Boucan Grandeur. Enfin, le plateau de Rochelois, au sud de Miragoâne, abrite un important gisement de bauxite dont les réserves sont estimées à près de dix millions de tonnes de minerai contenant environ 48 % d’alumine.

Au fil des décennies, l’État haïtien a accordé à diverses sociétés minières nationales et étrangères des permis de recherche, des concessions et des autorisations d’exploitation. Reynolds Haitian Mines, filiale du groupe Reynolds, figure parmi les entreprises minières les mieux connues. Active à Rochelois, près de Miragoâne, elle a assuré l’exploitation industrielle de la bauxite entre les années 1950 et 1980, marquant l’une des expériences minières les plus importantes de l’histoire économique haïtienne. Une autre entreprise d’envergure fut la Société d’Exploitation et de Développement des Ressources Naturelles (SEDREN), qui exploita dans les années 1960 et 1970 le gisement cuprifère de Mémé, où furent extraits du cuivre ainsi que des quantités plus modestes d’or et d’argent.

À la fin des années 1990, l’ouverture progressive du secteur minier à l’exploration internationale a favorisé l’arrivée de plusieurs compagnies étrangères en Haïti. Parmi elles figurait la société canadienne Majescor Resources, engagée dans des travaux de prospection sur le site de Grand-Bois, dans le département du Nord. Dans le même temps, un partenariat entre Newmont Ventures Limited et Eurasian Minerals Inc. a été mis en place afin de mener des programmes d’exploration dans plusieurs zones aurifères situées dans les départements du Nord et du Nord-Est du pays.

En 1997, les premières conventions minières relatives au gisement de Morne Bossa ont été accordées à la Société Minière Ste. Geneviève-Haïti S.A., affiliée à la compagnie canadienne St. Genevieve Resources, ainsi qu’à la Société Minière Citadelle S.A. Ces droits ont par la suite été transférés à Société Minière Delta, contrôlée par VCS Mining (États-Unis), qui a obtenu des permis d’exploration puis de développement du projet. Cette évolution illustre la continuité des intérêts étrangers dans la valorisation des ressources aurifères du Nord d’Haïti et la succession de plusieurs générations d’acteurs miniers sur un même espace concessionnaire.

– Le décret de la controverse

Les ressources naturelles des pays du Sud sont au cœur d’une compétition mondiale croissante pour l’accès aux matières premières stratégiques. La transition énergétique et le développement des nouvelles technologies ont considérablement accru la valeur géopolitique de ces métaux. Dans ce nouvel environnement international, les ressources naturelles sont devenues à la fois des marchandises et des instruments de puissance économique et technologique. Bien qu’Haïti ne soit pas un acteur majeur de l’industrie minière mondiale, l’existence de gisements identifiés lui confère un atout important dans les stratégies d’approvisionnement des entreprises multinationales et des grandes puissances.

À l’occasion de sa prise de fonction, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a présenté les axes majeurs de son programme gouvernemental. Cette feuille de route repose principalement sur la neutralisation des groupes armés, la sécurisation du territoire national et la tenue d’élections générales destinées à rétablir la normalité constitutionnelle. Toutefois, ces orientations politiques prennent forme dans un pays confronté à une crise sociale d’une gravité exceptionnelle. Les manifestations les plus visibles de cette situation se traduisent par l’effondrement progressif des services publics, l’aggravation de la précarité, la persistance de l’insécurité et l’ampleur des déplacements forcés de populations.

En dépit des urgences liées à la protection sociale, à la sécurité humaine et au rétablissement des institutions, l’Exécutif a publié le 30 mars 2026 dans Le Moniteur un décret réorganisant en profondeur le cadre juridique du secteur minier. L’initiative est intervenue en l’absence de Parlement et dans une période de crise aiguë. Le texte instaure un dispositif de permis, de concessions et de redevances visant à favoriser une nouvelle phase de prospection et d’exploitation des ressources minières par des investisseurs nationaux et étrangers. Par cet acte de bradage du patrimoine national, le gouvernement aggrave la désintégration des institutions et accélère l’enlisement du pays dans le chaos.

Les ressources minières forment un patrimoine collectif et intergénérationnel appartenant à la nation dans sa continuité historique. Leur gestion relève du principe fondamental de la souveraineté permanente des peuples sur leurs richesses naturelles, consacré par la résolution 1803 de l’Assemblée générale des Nations unies. Dès lors, l’État n’est qu’un dépositaire temporaire investi de la responsabilité de les administrer et de les préserver dans l’intérêt général. Les initiatives de mise en valeur du sous-sol national ont fréquemment suscité des controverses juridiques, ainsi que des résistances au sein des espaces parlementaires et de la société civile, traduisant la sensibilité particulière attachée à la gestion des ressources naturelles.

L’exploitation minière engage des choix structurels aux conséquences potentiellement irréversibles. Elle soulève des enjeux majeurs de protection des droits des populations riveraines, de justice sociale et de sécurité foncière. Les nappes phréatiques et les bassins versants sont exposés à des risques de dégradation affectant durablement les activités agricoles et l’élevage. Une décision de cette nature ne saurait relever d’un exécutif transitoire illégitime et dépourvu d’autonomie politique.

Au-delà de ces considérations institutionnelles immédiates, cette orientation s’insère dans une trajectoire historique plus longue de l’économie haïtienne. Depuis la période coloniale, elle a été largement structurée autour de l’exportation de matières premières destinées aux marchés extérieurs. Hier le sucre, le café ou le coton ; demain peut-être l’or, l’argent, le cuivre ou d’autres minerais stratégiques. Une telle évolution risquerait de reproduire un schéma d’intégration asymétrique à l’économie mondiale, dans lequel l’essentiel de la valeur ajoutée, de l’innovation industrielle et des profits serait capté hors du territoire national, sans transformation structurelle significative de l’économie locale. Loin d’être une rupture, ce décret prolonge une dynamique engagée depuis plusieurs décennies en faveur de l’ouverture progressive du sous-sol haïtien aux intérêts miniers internationaux.

– Le choix

Le débat doit être replacé dans une logique institutionnelle et stratégique. La question minière renvoie avant tout à la nécessité de disposer d’institutions haïtiennes fortes, capables de négocier, d’encadrer et d’orienter l’exploitation des ressources dans une perspective de développement national durable. Les instruments juridiques doivent être conçus comme un levier de souveraineté. Ils sont également appelés à permettre la maîtrise des chaînes de valeur et l’orientation des richesses nationales vers un projet de développement cohérent au service du bien-être collectif et du développement humain.

Le respect d’un pays se mesurent à la solidité de ses institutions, à la cohérence de ses choix collectifs et à sa capacité à projeter un avenir fondé sur la justice sociale, la dignité humaine et la souveraineté. Dès lors, la société, dans son unité historique de peuple est appelée à assumer pleinement sa responsabilité dans la définition des orientations collectives. Entre valorisation économique, protection de l’environnement et préservation de l’intérêt collectif, il s’agit d’arbitrer des choix structurants dont dépend l’avenir des générations présentes et futures, notamment dans le cadre de l’exploitation des ressources naturelles et des politiques minières.

Grand Pré, Quartier Morin, 4 juin 2026 ​

Hugue CÉLESTIN ​​

Membre de : – Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)​
Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

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