De l’îlot Persil à l’envahissement de Ceuta

par Abdelaziz Ghedia
Lors de l’été 2002, nous étions, mes enfants et moi, dans une résidence affiliée à Interval International, dans un petit village (Mijas costa) de la Costa del sol, à une quarantaine de km à l’ouest de Malaga. Nous devions passer une semaine dans cette résidence (entre piscine et plage) puis louer une voiture et se rendre à Grenade y visiter le palais de l’Alhambra, vestige encore vivant et bien entretenu de la présence musulmane dans la péninsule ibérique.
Pendant cette semaine, éclata, comme «un tonnerre dans un ciel serein», pour reprendre une expression médicale liée à la pancréatite aiguë, une crise diplomatique, mais qui a failli, néanmoins, dégénérer en un conflit armé entre le Maroc et l’Espagne.
L’objet du litige était un îlot, «l’îlot Persil», qui se trouve à quelques dizaines de mètres du rivage marocain, mais que chacune des parties réclame comme sien.
Je ne me rappelle plus pour quelle raison, le Maroc envoya quelques militaires occuper cet îlot. Voulait-il tester la réaction des Espagnols à cette occupation, avant peut-être de passer aux choses sérieuses, la récupération des territoires de Ceuta et Melilla ? Allez savoir…
Toujours est-il que, du coup, les Espagnols envoyèrent tout une armada pour les y déloger. Très peu nombreux et se rendant peut-être à l’évidence, les militaires marocains n’opposèrent pas de résistance ce qui, d’une manière certaine, évita mort d’hommes et enlisement du conflit.
Cette crise avait fait la Une de tous les journaux de la presse écrite et des chaînes de télévision pendant plusieurs jours. En fait, jusqu’à ce que l’affaire soit réglée définitivement, sur le terrain et diplomatiquement au niveau des instances internationales (ONU).
À l’époque, la diplomatie algérienne prit position, je dirais, en faveur de l’Espagne. En fait, «contrairement à la majorité des pays de la Ligue arabe qui ont soutenu les revendications du Maroc, l’Algérie a opté pour une stricte réserve diplomatique sans s’aligner sur les positions de Rabat».
C’était assez suffisant pour que cette position soit très appréciée par les Espagnols.
Par ailleurs, nos voisins de l’ouest ne pouvaient rien reprocher à l’Algérie puisque, dans cette affaire, l’enjeu n’était pas de taille. Même si, en fait, ce rocher constituait pour nos voisins ce que la vox populi, en Algérie, pourrait assimiler à un «mesmar Djeha», le clou de Djeha.
Bref !
Alors que je ne m’y attendais pas, du tout cela fut une aubaine pour moi. En effet, en me présentant à l’agence «Rent a car» la plus proche de la résidence, une petite agence privée, le propriétaire, un certain Pedro, comme par hasard, n’hésita pas, en apprenant que j’étais Algérien, à me faire un petit rabais sur le prix de la location d’une voiture de marque Citroën.
C’était gentil de sa part, d’autant plus que par ce geste, par la ristourne de quelques pesetas (l’Euro n’était pas encore en circulation à cette époque), nous pûmes passer trois jours à Grenade au lieu des deux jours programmés en fonction de notre budget.
Le lendemain, en prenant la route à destination de Grenade, mes enfants étaient très heureux et très ravis. Ils attendaient avec impatience le fait d’être dans la cour des lions et d’entendre le murmure de l’eau qui jaillit des fontaines et détale dans les ruisseaux… image idyllique d’un passé depuis longtemps révolu.
Le hic, c’est qu’à la rentrée scolaire, après notre retour d’Espagne, ma fille, qui était en 5e à l’école primaire, fut prise à partie et méchamment agressée par les élèves de sa classe pour avoir dit, lors d’une leçon d’histoire sur les conquêtes musulmanes, «el foutouhat el islamia», à l’instituteur, qu’elle avait visiter l’Alhambra. On l’avait traitée de menteuse.
On dit que l’histoire se répète. Pas toujours de la même façon, certes, mais elle se répète. Et, heureux celui qui assiste à cette répétition même s’il n’en tire, substantiellement, aucun bénéfice. De cette répétition, je veux dire. Mais, le fait d’assister à ces événements historiques répétitifs est déjà un grand bénéfice en soi.
Encore une fois, j’étais en Espagne, à Benidorm plus exactement, lorsque j’ai entendu parler d’une foule de jeunes Marocains ayant envahi, par les murs et par la mer, l’enclave espagnole, Ceuta, qui, géographiquement, il est vrai, se trouve en territoire marocain. Débordée, «la Guardia civil» ne pouvait rien faire. Étant dans l’incapacité matérielle de gérer ce flux ou ce flot humain, elle a laissé faire. Elle a, cependant, étonnamment gardé le moral et surtout, ce qui l’honore grandement, la morale. Fort heureusement que cette marée humaine, comme la mer à marée basse, s’est retirée progressivement dès le lendemain.
En ce qui me concerne, cette fois-ci, je n’ai pas eu de discussion ni avec Pedro ni avec Gonzalez à propos de cet événement historique très commenté par la presse et les réseaux sociaux.
Politiquement, beaucoup de partis politiques, particulièrement de l’extrême droite, en Europe, ont profité de l’événement et ont surfé sur la vague en parlant, les uns d’envahissement de la «Citadelle Europe» par des hordes sauvages, les autres de «submersion» de l’Europe par les Arabes (Jordan Bardella du RN) et d’autres choses de ce genre. Personne, parmi cette soi-disant élite politique européenne, n’a essayé d’analyser le problème dans sa dimension humaine ni n’a eu de l’empathie, de la compassion pour des jeunes qui se sont noyés lors de cette «invasion».
Indirectement, l’Espagne est traitée de «mouton noir» de l‘Europe et il se trouve même que des pays, dont le chef de file est l’Italie, appellent carrément à son exclusion de l’espace Schengen.
Abdelaziz Ghedia






