La didactisation du créole vue par un enseignant martiniquais

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Clément RELOUZAT

Grammairien, ancien professeur de lettres au lycée Schœlcher de Fort-de-France, Martinique.

Dans la situation actuelle d’Haïti, il pourrait sembler déplacé, sinon dérisoire, de se tourmenter l’esprità propos de problèmes, particulièrement ardus et spécialisés, dedidactique, mieux (ou pis) encore, de « didactisation » du créole. Néanmoins, il ne semble pasintempestif, en dépit d’un pareil contexte,d’accorder une attention soutenue àdes questions d’éducation qui, de fait,commandent l’avenir de ce pays. C’est ce que s’est appliqué à faire le collectif d’auteurs du livre intitulé « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti » (Édition du CIDIHCA, Montréal & Éditions ZÉMÈS, Port-au-Prince), dont la parution est prévue au mois de mai 2021. Nous l’avons lu avec intérêt et nous en faisons ici la recension.

Les titre du livre est suffisamment explicite pour que nous comprenions qu’il s’agit d’un ouvrage sur l’usage du créole en pédagogie et didactique. Sa lecture nous révèle qu’il est composé des contributions d’une quinzaine d’auteurs d’horizons divers (linguistes, sociolinguistes, didacticiens, juriste, littéraire, etc.) mais tous excellents connaisseurs du créole et d’Haïti. Chacun d’eux yexpose, à son à tour, son point de vue, ses réflexions et, surtout, le résultat de ses recherches sur la place et de l’usage du créole dans l’enseignement, tant primaire que secondaire,tandis quele linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol, outre sa contribution personnelle (« La néologie scientifique et technique, un indispensable auxiliaire de la didactisation du créole haïtien »), assure la coordination de l’ensemble.

Le problème de l’usage du créole dans l’enseignement, et par conséquent de sa « didactisation »,n’est assurément pas sans importance :nul n’ignoreen effet la difficulté que peut éprouver un élève à apprendre et étudier dans une langue autre que la sienne, une langue qu’il ne maîtrise pas, ou mal.Indubitablement, Haïti a, tout au long de son histoire, produit et formé des hommes éminents et dont elle peut légitimement s’enorgueillir. Malheureusement, il ne s’agissait que d’individus, certes remarquables, maispresque tout autantexceptionnels. Cela rend d’autant plus criant le contraste avec la grande masse de ces milliers, voire de ces millions, d’analphabètes à l’esprit tout aussi performant que beaucoup d’autres, mais qui,étant exclusivement créolophones, n’ont pas eu la chance d’accéder à l’école ou, par surcroît de malheur, de pouvoir en tirer profit ; et ce, à cause de la barrière de la langue qui les excluait, de fait, de la voie royale du savoir et de la culture.

Une telle situation, héritée de la colonisation, perpétue dans la société haïtienne l’ancienne ségrégation coloniale entre maîtres et esclaves, entre nègres et békés, où la couleur de peau fait place, comme critère de sélection, à l’aptitude à manier le français. Il restait donc à accomplir, à deux siècles de distance, une deuxième révolution. Celle-ci consisterait, grâce au créole pris comme objet d’étude et moyen d’enseignement, àdonner accès au savoir à la grande masse de la population et lui offrir ainsi une seconde émancipation ! L’intention est louable, mais le défi à relever est de taille et le succès, incertain, relève de l’exploit. Il ne fallait donc pas moins, pour y prétendre, que les meilleurs et les plus aguerris dans le champ de la linguistique et en matière d’éducation.

Voici donc un livre qui serait venu à point nommé s’il était arrivélors du lancement de la réforme Bernard (1979) qui avait institué le créole comme langue enseignée et d’enseignement. En effet, le besoin s’en faisait sentir depuis longtemps.En fournissant aux enseignants haïtiens de quoi nourrir leur réflexion et enrichir leur pratique,ce livre vient opportunément les aiderà recourir au créole pour mener à bien leur mission éducatrice, surtout dans une langue qui n’a pas de longue tradition pédagogique, qui n’a pas toujours à sa disposition le vocabulaire nécessaire à la transmission des connaissances et qu’on a trop souvent disqualifiée dans ce genre d’exercice. Cette démarche nouvelle, centrée sur la didactisation du créole et le droit à la langue maternelle dans l’apprentissage des savoirs et des connaissances, suppose donc un processus complexe dontl’exposéest annoncé dansle sommaire du livre :

1. Préface (Robert Berrouët-Oriol, p. 9) ;

2. La néologie scientifique et technique, un indispensable auxiliaire de la didactisation du créole haïtien (Robert Berrouët-Oriol, p. 19) ;

3. Pour une didactique du créole haïtien langue maternelle (Renauld Govain & Guerlande Bien-Aimé, p. 51) ;
4. Créoliser la didactique (Sylvie Croisy, p. 81) ;

5. Des connaissances du texte littéraire créole et d’expression franco-créole à son enseignement : discussions et propositions (Jean-Durosier Desrivières, p. 101) ;

6. Pour un encadrement juridique de la didactisation du créole en Haïti (Alain Guillaume, p. 127) ;

7. La didactisation de l’orthographe créole : une gageure dans l’aménagement linguistique des deux langues dans le curriculum de l’École haïtienne (Pierre-Michel Laguerre, p. 147) ;

8. Vers une approche complémentariste d’une didactisation du créole haïtien ? (BonelOxiné & FrédéricTorterat, p. 167) ;

9. La didactisation du créole haïtien : enjeux contextuels et perspectives (Bartholy Pierre Louis, p. 205) ;

10. Sèvi ak lang kreyòl pou anseye literati ayisyen ki ekri an kreyòl (Hugues Saint-Fort, p. 233) ;

11. Eleman entwodiksyon pou yon gramè kreyòl (Hugues Saint-Fort, p. 245) ;

12. La problématique de l’insertion de la langue créole dans le curriculum haïtien (Charles Tardieu, p. 265) ;

13. L’enseignement/apprentissage du créole en Haïti : analyse du projet didactique dans les documents et programmes officiels du ministère de l’Éducation nationale (Fortenel Thélusma, p. 279) ;

14. Sur la diffusion du créole haïtien standard (Albert Valdman, p. 303) ;

15. Créolisation et créoles (Georges Daniel Véronique, p. 325) ;

16. Kondisyon ki nesesè pou edikasyon fèt an kreyòl ann Ayiti (Lemète Zéphyr, p. 363).

En s’engageant dans ce redoutable et audacieux projet leurs auteurs n’en ont nullement sous-estimé la difficulté. Au contraire, ils en ont une parfaite conscience, souvent pour s’y être directement confrontés. Ils n’ignorent donc ni les obstacles structurels, ni les contretemps conjoncturels, ni les résistances tenant à la nature humaine.

La lecture du livre confirme ce dont on se doutait concernant l’important retard de l’enseignement haïtien, un peu troprigide, sinon sclérosé, voire aliénant et qui pâtit, en plus d’une occasion,des ravages du psittacisme. Ce système scolaire souffre aussi de l’organisation (ou plutôt de la désorganisation) d’un système éducatif caractérisé par l’importance d’un secteur privé qui échappe en grande partie au pouvoir étatique en matière d’éducation. Il ne faut pas non plus négliger la multiplicité des formes et des normes du créole, même en ne s’en tenant qu’au seul créole haïtien. Et quand bien même on parviendrait à surmonter l’opposition des institutions et des organismes, tant nationaux qu’étrangers, il resterait encore la difficulté de faire appliquer les textes législatifs ou réglementairesdue, sans doute, à une trop faible implication de l’État dans uneréforme qu’il est pourtant censé soutenir !

Les porteurs de ce projet de didactisation du créole ne méconnaissent pas non plus, quoique cela ne soit pas irrémédiable, le faible taux de scolarisation, le peu de moyens disponibles, la piètre qualité de certains manuels, la rareté de véritables compétences, la formation insuffisante de trop nombreux enseignants, l’impéritie de plusieurs instances dirigeantes, car même la réforme du ministre J. Bernard en 1979, qui fut incontestablement une tentative intéressante, n’a pas porté tous les fruits qu’on en attendait.Le linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol a d’ailleurs fourni les élémentsd’un bilan actualisé et éclairant de cette réforme dans un article publié par Le National du 16 mars 2021, « L’aménagement du créole en Haïti et la réforme Bernard de 1979 : le bilan exhaustif reste à faire ».

Les auteurs du livre saventaussi qu’il fautcompter avecle poids des habitudes et de la tradition ; à quoi s’ajoutent l’instabilité politique et gouvernementale, l’ignorance et la maladresse de certains, même parmi les mieux intentionnés. Et n’oublions surtout pas que les oppositions les plus tenaces tiennent le plus souvent à la psychologie humaine ; par exemple, audésir de certaines « élites sociales » de conserver et préserver leur statut de privilégiés ou aux préjugés ataviques, y compris des intéressés eux-mêmes !

Pour préoccupant qu’il soit, ce tableau ne doit pas nous affliger outre mesure car c’est précisément à ces maux que le présent ouvrage entend, entre autres, porter remède.Sa lecture nous révèle queses auteurs ne sont pas seulement armés de leur bonne volonté. Ils disposent,dans ce combat où la réflexion rigoureuse entend éclairer en amont les pratiques didactiques, de quelques atouts non négligeables, tenant tant à des appuissur le terrain qu’à leurs qualités personnelles et surtout à la volonté des principaux intéressés : les élèves. Le projet de didactisation du créole porté par ce livre trouve son fondement dans le caractère maintenant officiel, dûment affirmé dans la Constitution de 1987, de la langue créole et, si le soutien de l’État est encore notoirement insuffisant, il ne saurait s’y opposer sans se contredire ; et puis il est de son intérêt bien compris de pouvoir s’adresser à une population suffisamment éduquée et, en tout cas, alphabétisée. Au reste, les auteurs ne rencontrent pas que des difficultés et des empêchements et, d’après leurs propres déclarations, ils peuvent espérer la collaboration de quelques personnalités et de plusieurs organismes extérieurs. D’ailleurs une partie du chantierest déjà déblayée grâce à l’existence d’une orthographe enfin unifiée (ou peu s’en faut).Ils peuvent aussi s’appuyer sur l’existence, et mêmela richesse, d’une littérature haïtienne créolophone, propre à fournir un support précieuxpour un tel enseignement.

Si, en se lançant dans cette entreprise, leurs auteurs ont des raisons d’espérer, c’est vraisemblablement qu’ils ont conscience de leur compétence et de la qualité de leur travail qui, au surplus, commence déjà à porter des fruits.Sans se contenter de la seule théorie, ils ont pu vérifier,sur le terrain, le succès de certains procédés d’apprentissage etmesurer leur efficacité auprès du public scolaire. Il faut dire qu’ils bénéficient de l’aide naturelle que leur procure une écriture phonologiquement transparente épargnant aux intéressés les chausse-trapes du français et leur permettant d’exploiter à bon escient la porosité des deux langues concernées à travers les interactions entre pratiques de classe et pratiques sociales.

Ce dessein d’instituer une éducation citoyenne et de mettre en œuvre les droits linguistiques des locuteursn’est pas seulement favorisé par la parenté structurelle du créole et du français qui leur facilite le passage d’une langueà l’autre.Il est aussi puissamment relayé parla féconde inventivité, la forte motivation et l’intense désir d’apprendre de ceux qui ont été si longtemps privés de cette possibilité. Cette ambition est encore renforcée par la valeur identitaire de la langue créole chez ses locuteurs et la profonde aspiration des sujets apprenants, et de leurs proches, à se voir, ce faisant, respectés dans leurs droits, dans leur liberté et dans leur culture.

À n’en pas douter, ce livre sera d’une grande utilité à tous ceux qui enseignent en Haïti ou qui, à titre professionnel ou non, sont intéressés par les divers aspects de l’enseignement dans ce pays. Il est donc, selon toute vraisemblance, promis à un grand succès auprès des lecteurs sensibles à l’acuité des questions qu’il pose et auxquelles il apporte des réponses pertinentes et justes.

À la réflexion, il reste malgré tout un dernier sujet d’inquiétudequi tient essentiellement au déséquilibre systémique entre les deux langues officielles que sont le français et le créole, tant dans l’usage que dans leur statut, tant dans l’enseignement que dans la société. De fait, parmi tous les dangers qui menacent cette entreprise, il en est un qui mérite considérationcar il réside au cœur même de toute l’affaire. La langue française est ici, malgré le nombre incontestablement plus faible de ses locuteurs, en position hégémonique dans la mesure où c’est elle qui, dans le discours comme dans l’action, structure et hiérarchise toute l’organisation sociale, qui conditionne l’accès aux emplois les plus considérés et les mieux rémunérés, mais surtout qui assume la fonction « lexificatrice » du créole. En effet, hormis quelques exceptions, le créole n’a guère d’autres ressources, en cas de besoin, que d’emprunter au français tout le vocabulaire qui lui manque.En réalité, compte-tenu des flux migratoires entre Haïti, les États-Unis et les pays hispanophones de la région, le créole a également beaucoup emprunté à l’anglais et à l’espagnol ces dernières décennies, comme l’a bien montré le livre du linguiste Renauld Govain « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » publié chez L’Harmattan en 2014. Bien sûr, rien ne s’oppose à ce qu’on recoure aux emprunts lexicaux ;la chose d’ailleurs en soi ne serait pas grave si les deux langues étaient sur un pied d’égalité. Malheureusement, si la langue dominante accueille sans sourciller, voire avec gourmandise , les termes et les tournures étrangers, la langue dominée, elle, ressent l’irruption de ces mots ou expressions comme autant d’agressions qui, loin de l’enrichir, l’appauvrissent et la défigurent ! Il ne suffit pas, loin de là, pour parler créole, d’avaler les /R/, puis d’ajouter -la après chaque nom ou ap devant chaque verbe ! Cela n’aboutirait qu’à faire du créole une variété abâtardie, avilie, corrompue du français, de celle qu’on appelle « petit-nègre ».

Nul souci, bien sûr, à avoir en cela pour les professionnels de linguistique, de la terminologie ou de la traduction que sont, par exemple, les auteurs de cet ouvrage.Forts de leur bagage intellectuel et de leur longue expérience dans l’enseignement et la recherche,ils pourront sans doute éviter cet écueil, mais les enseignants haïtiens de base y parviendront-ils aussi facilement et avec autant de dextérité ? Si la chose n’est pas impossible, elle n’est pas non plus acquise d’avance et c’est assurément là un point d’achoppement non négligeable et qui devra retenir toute l’attention des artisans de cette didactisation du créole.

Si, à coup sûr, ce livre fera date dans l’histoire de l’enseignement en Haïti, sa réussite, cependant, ne tiendra pas, en tout cas pas seulement, à l’estime de ses lecteurs ni à son succès de librairie. C’est dans la mise en pratique des solutions qu’il préconise que se reconnaîtra sa véritable efficience. Si ces conditions sont réunies, nous pouvons voir, dans la contention de tous ces efforts et la mobilisation de toutes les ressources des auteurs, poindre la lueur d’une aube annonciatrice d’un véritable renouveau de l’éducation en Haïti ; une ère où pourra se réaliser le rêve d’une entière égalité des chances entre tous les enfants de ce pays.

Néanmoins, la prudence nous incite à considérer aussi les risques d’échec. En effet, malgré l’abondance et la qualité de tant d’élémentsfavorables, ils ne suffiraient pas, s’ils n’étaient secondés par ce qui, seul, peut assurer leur succès : la conjonction heureuse de tous ces facteurs et une réelle volonté politique de l’État.Or, la situation politique et sociale est si instable et si imprévisible qu’il serait présomptueux de s’y fier pour augurer de l’avenir. D’ailleurs, l’expérience vécue nous apprend (la mésaventure de D. Trump aussi) qu’il ne suffit pas d’avoir des atouts dans son jeu pour remporter la partie. Nous savons que le succès du livre lui-même n’est pas pour autant celui de l’entreprise qu’il décrit, et qu’en la matière le verbe est loin d’avoir valeur performative. En tout cas, quelle qu’en soit l’issue, cette mission vaut indéniablement la peine d’être accomplie.

En guise de conclusion prospective, les contributeurs du livre « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti » auront eu le mérite d’avoir, sur plusieurs plans, ouvert la voie à une vaste entreprise d’aménagement du créole aux côtés du français, et il faut souhaiter qu’un jour prochain l’État haïtien saura mettre à contribution les perspectives rigoureuses inscrites dans ce livre.

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