Éric Denécé : « La diplomatie française a perdu tout crédit international »

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Dans cet entretien accordé à Al-Ain News, le président du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), Eric Denécé a analysé la crise ukrainienne sous différents angles.

Malgré les sanctions occidentales dures contre la Russie, Moscou poursuit sa guerre contre l’Ukraine

– Où va cette guerre ? .. Comment vous justifiez le retrait des forces russes de Kherson? (DEFAITE OU STRATÉGIQUE)

Je suis surpris par la question : Pourquoi accuser Moscou de poursuivre la guerre et non l’OTAN. En dépit du discours occidental très circonstancié qui a été construit pour convaincre l’opinion de la seule responsabilité de Moscou dans ce conflit, les responsabilités sont très largement partagées.

Si les États-Unis avaient respecté leurs engagements pris lors de la fin de la Guerre froide (non-extension de l’OTAN à l’Est) et si les Ukrainiens n’avaient pas cherché à résoudre le problème du Donbass par la force, la Russie n’aurait probablement pas eu recours à la force. De plus, en l’état actuel des choses, vues les sommes astronomiques que versent les Occidentaux à Kiev pour qu’il poursuive sa guerre au lieu de négocier, et les nombreuses livraisons d’armes et de munitions que reçoit l’Ukraine, je suis tenté de dire que c’est davantage l’OTAN que la Russie qui alimente la guerre !

Quant au repli de Kherson, cela reste difficile à évaluer pour le moment. Toutes les hypothèses sont à étudier. Toutefois, l’armée russe est loin d’être exsangue et peut continuer le combat pendant longtemps. Aussi, j’aurais tendance à accréditer la théorie d’un repli stratégique, et non un recul ou d’une défaite.

La Russie ne cesse de menacer de recourir à l’arme nucléaire...

– Le monde doit-il se méfier de ces menaces ?.. Si Moscou recourrait réellement au nucléaire, comment vont réagir les Occidentaux à votre avis ?

Ce genre de propos est tout à fait faux. Depuis le début de cette crise, Moscou n’a jamais menacé en premier quiconque d’une frappe nucléaire. Les propos qui ont été tenus, notamment par Vladimir Poutine, ont eu lieu en réaction à certains discours occidentaux (notamment celui du ministre français des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian avant qu’il ne quitte ses fonctions) et aux vols d‘intimidation répétés de B52 américains basés en Grande-Bretagne qui, depuis janvier 2022, viennent 2 à 3 fois chaque semaine voler au plus près des frontières russe et biélorusse.

Or ces B52 font partie de la flotte aérienne stratégique américaine capable de délivrer l’arme nucléaire, il était légitime que Moscou réagisse en disant que lui aussi disposait de l’arme atomique. Enfin, il faut relire les déclarations de l’état-major russe qui a rappelé qu’il en resterait à sa doctrine de No First Use. Enfin, il est risible d’entendre le représentant européen Josep Borell dire que l’Europe déclarera une guerre implacable à la Russie si elle effectue une frappe nucléaire en Ukraine. En effet, il est à la tête d’une Union européenne en déliquescence, passée sous contrôle américain et qui n’a aucun moyen militaire !

Enfin, je ne crois pas à une guerre nucléaire. Ni Moscou ni Washington ne la souhaitent. Mais le risque existe d’une action inconsidérée de Kiev pour envenimer le conflit. Cependant, la Russie et les Etats-Unis sont particulièrement vigilants aux risques de dérapage de ce régime incontrôlable.

L’administration américaine a récemment déclaré que pour redresser l’économie internationale, il faut mettre un terme à la Guerre ukrainienne

– Pensez-vous vraiment que la crise économique internationale est due à cette guerre ?

La crise économique actuelle a de multiples causes antérieures à ce conflit, mais la guerre d’Ukraine ne fait que l’accélérer. Après avoir provoqué ce conflit en pensant que Moscou plierait rapidement, les Américains mesurent leur erreur.

Comme ils sont pragmatiques, ils voient bien que cette situation n’a pas d’issue militaire et se disent donc qu’il est temps d’arrêter les frais, en particulier parce que leur économie en paie le prix et que cela a provoqué la désolidarisation de certains de leurs partenaires.

De plus, ce conflit n’est pas populaire aux États-Unis et provoque une inflation significative. Si les démocrates ont à peu près sauvé la situation à l’occasion des élections Mid-Terms, ils ont compris que leur politique de déstabilisation de la Russie ne marchait pas et que cela avait des effets pervers. C’est pourquoi Janet Yellen, la secrétaire au Trésor a déclaré ces derniers jours que ce conflit était négatif pour l’économie et qu’il était important d’y mettre fin.

Cela explique également pourquoi les Américains ont demandé à la Turquie d’organiser une réunion avec les représentants de Moscou pour discuter d’une sortie de crise. À noter que les Ukrainiens n’y ont pas été associés, ce qui montre qu’ils ne sont que des pions de Washington dans cette affaire.

L’Ukraine a voté contre Israël concernant l’annexion de la Cisjordanie

– Quels sort pour les relations bilatérales ?

Depuis le début de ce conflit, les Israéliens sont très réservés sur l’Ukraine et sur son gouvernement. Rappelons que les membres de la Knesset ont été très choqués du discours que leur tenu Zelensky en comparant sans aucune honte la situation de son pays à la Shoah ! Ils ont compris que tout cela n’était que de la communication préparée par les Spin Doctors ukrainiens et américains pour les émouvoir, mais la ficelle était tellement grosse que cela a provoqué un rejet.

De plus, Israël ne peut décemment livrer des armes à un régime qui compte des unités néo-nazies dans ses rangs.
Toutefois, sous pression de Washington, Tel-Aviv a fini par accepter de livrer des équipements non létaux à Kiev, mais n’ira pas plus loin. Les Israéliens connaissent parfaitement l’existence et les activités des mafias ukrainiennes qui trafiquent les armements reçus et les revendent, notamment à des groupes qui pourrait s’en prendre à l’État hébreu.

On parle désormais d’une explosion de trafic d’armes en Ukraine

– Pourquoi cette obscurité médiatique sur ce sujet ?

Parce que ce conflit est le théâtre d’incroyables opérations de détournement de fonds et de matériels livrés… qui n’arrivent que partiellement aux destinataires finaux. Comme je viens de l’évoquer, une partie significative des armes et des matériels militaires sont détournés par des groupes criminels qui alimentent le trafic international pour s’enrichir.

On observe déjà qu’une partie de ses armes a refait surface en Ituri et contribue à relancer l’agression de groupes agissant pour le compte du Rwanda contre la République démocratique du Congo. Et ce n’est là qu’un exemple…
Quant aux fonds, il ne fait aucun doute qu’une partie importante de l’argent (liquide ou transferts bancaires) arrivant en Ukraine est accaparée par Zelensky et son entourage pour leur usage propre et par certaines élites américaines, comme semble le prouver le dossier Hunter Biden transmis à tous les parlementaires américains.

Les Occidentaux ne ménagent aucun effort pour soutenir militairement l’Ukraine. Cependant la France ne figure pas parmi les premiers de la liste à l’image des USA, de la Grande Bretagne ou encore l’Allemagne

– Quelle en est la raison à votre avis ? – Comment vous évaluez les efforts français jusqu’à présent dans ce dossier ?

La France est déjà allée beaucoup trop loin dans son soutien à l’Ukraine. Notre pays aurait dû, dans la tradition qu’avait instaurée le général De Gaulle, ne pas devenir partie prenante à ce conflit et se positionner comme un médiateur entre les belligérants.

Mais comme les autres Européens, Macron a cédé aux injonctions de Washington. Après un simulacre de négociation avec Moscou – les Russes ne l’ont jamais pris au sérieux car ils ont clairement percé son jeu – nous avons livré armes et munitions au régime de Kiev. Certes, cela n’a été fait qu’en quantité limitée car nos armées fonctionnant à flux tendu sur le plan logistique, nous n’avons quasiment pas de stocks ni de réserve ! Nous payons là le prix de trente de désarmement inconsidéré et de réduction du format et du budget des armées depuis la fin de la Guerre froide.

Pire, en fonction de cette attitude de servitude à l’égard de Washington, notre diplomatie a perdu tout crédit international.

Pour faire prolonger la Guerre en Ukraine la Russie a besoin d’alliances et de coalitions face au danger croissant provenant de l’OTAN…

– Quelle carte pourra jouer la Russie pour maintenir sa guerre et préserver ses intérêts ?

Ne nous y trompons pas : Moscou a déjà obtenu cela. Il n’y a qu’à considérer les positions de la Chine, de l’Inde, de l’Iran, de la Turquie, etc. qui n’ont pas cessé leurs relations politiques et économiques avec la Russie et les ont même accrues.

Rappelons également que la majorité des pays non occidentaux considèrent que les responsabilités de l’Occident dans ce conflit sont au moins aussi importantes que celles des Russes et se sont refusé à les suivre (sanctions). Donc la Russie n’est pas en manque d’alliés, de marchés, de partenaires ni de débouchés…

Elle ne se retrouve pas affaiblie comme l’espérait les Occidentaux. Son économie résiste très bien, ses recettes s’accroissent en dépit des sanctions, de très nombreux pays refusent de s’associer à la politique occidentale et sa cohésion interne n’a pas souffert. De plus, son armée est loin d’être en déroute et le temps joue pour elle sur le théâtre des opérations. Les États occidentaux souffrent bien plus qu’elle des conséquences économiques de ce conflit.

L’Iran a été impliqué par les Occidentaux de manière directe dans cette guerre russo-ukrainienne en l’accusant de fournir des drones pour la Russie

– Quel rôle pour l’Iran dans cette guerre ?

Certes, il est possible de reprocher à l’Iran de fournir des drones à l’armée russe. Mais dans ce cas, il faut également critiquer tous les pays Occidentaux pour leurs livraisons d’armes à l’Ukraine. On ne peut faire du « deux poids, deux mesures » lorsque cela nous arrange.

En effet, il est essentiel de rétablir la réalité des faits et de sortir du narratif élaboré par les Occidentaux et les Ukrainiens faisant de Kiev une « pauvre victime » de l’agression russe.

En réalité cette guerre a commencé dès les événements de 2014 et le véritable coup d’État qui s’est produit à Kiev contre Ianoukovitch. Si cet homme n’avait rien de respectable et était notoirement corrompu – même Vladimir Poutine ne l’appréciait pas –, il avait été légitimement élu lors d’un scrutin supervisé et validé par les observateurs de l’OSCE. Maidan est donc le renversement d’un régime légal et légitime avec le soutien de l’Europe et des États-Unis, à moins d’un an d’un nouveau scrutin qui l’aurait vraisemblablement chassé du pouvoir.

Cet acte illégal a entrainé la réaction de Moscou qui a re-annexé la Crimée à son territoire. De même, ce sont les actions de discrimination de Kiev, puis ses opérations militaires contre les russophones du Donbass qui ont provoqué l’entrée en jeu des Russes. Nier ces faits revient à s’inscrire dans un narratif occidental qui déforme totalement la réalité historique.

De même, si la Russie a clairement agressé l’Ukraine début 2022, elle l’a fait suite à un long processus de provocations américaines (refus de suspendre l’extension de l’OTAN à l’Est, refus de négocier avec Moscou une nouvelle architecture de sécurité en Europe) et ukrainiennes (déclenchement de l’offensive dans le Donbass le 17 février). Washington savait que l’Ukraine était une « ligne rouge » pour les Russes et qu’ils réagiraient. Les États-Unis sont donc tout autant responsables de ce conflit que Moscou.

Bien sûr, lorsque l’on tient de tels propos, on est immédiatement accusé d’être pro-russe et de relayer la propagande du Kremlin. C’est l’argument par lequel les politiques et les médias occidentaux disqualifient tous ceux qui s’attachent à présenter une version des faits beaucoup plus proche de la réalité que leur propagande.

En particulier, nous partons du principe – évidemment faux – que tout ce que disent les Russes est mensonge et doit être systématiquement rejeté, mais que tout ce que déclarent les Ukrainiens est la vérité pure et ne peut être mis en cause. C’est d’une mauvaise foi abyssale mais cela a pour but d’empêcher toute résolution diplomatique de ce conflit car on ne négocie pas avec un adversaire diabolisé.

Personne n’a sanctionné les États-Unis pour avoir provoqué la mort de centaines de milliers d’habitants par des sanctions inhumaines pour faire plier Bagdad, ni pour avoir envahi l’Irak en 2003 en dépit du véto de l’ONU et d’avoir créé le chaos dans ce pays. Personne ne les critique non plus pour les très nombreuses victimes collatérales qu’ont provoqué leurs interventions militaires indiscriminées au nom de la « guerre au terrorisme », ni d’avoir rétabli légalement la torture et de s’y être livré à grande échelle avec l’aide de leurs alliés…

Je ne cherche nullement à défendre la Russie, mais à produire une analyse aussi objective que possible de la situation afin de trouver des pistes de sortie de crise. Il me paraît également essentiel d’alerter l’opinion sur la manipulation majeure de l’information à laquelle nous assistons du fait des Spin Doctors américains et Ukrainiens. Mais ces derniers et leurs relais européens (politiques, médias, activistes pro-ukrainiens) ne veulent pas que ce discours soit audible et s’emploient énergiquement à l’étouffer.

J’ai été jeune officier de renseignement pendant la guerre froide et je ne nourris aucune illusion sur ce qu’était le système totalitaire soviétique contre lequel nous avons lutté et qui s’est écroulé.

Toutefois, depuis trente ans, les choses ont changé. La Russie n’est plus l’URSS. Pourtant, tout est fait pour que nous continuions à l’analyser à travers le vieux prisme de la Guerre froide. Ainsi, force est de constater que depuis trente ans, l’Occident n’a cessé de bafouer les Russes, de leur mentir, de leur imposer des sanctions et de leur donner des leçons de « démocratie », en ne les appliquant pas lui-même.

La vocation d’un officier de renseignement est de décrire le monde tel qu’il est et non tel qu’il voudrait qu’il soit. C’est pour cela que nous sommes souvent qualifiés de Cassandre et peu écoutés par les politiques.

L’exemple de la crise ukrainienne en est la parfaite illustration. Je n’ai aucun doute que dans les années ou les décennies à venir, l’histoire démontrera que cette crise a été provoquée délibérément par les États-Unis pour affaiblir Moscou et que les Européens vassalisés les ont docilement suivis au détriment de leurs intérêts.

source : Al Ain

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